Libye : Kadhafi, l'enfant terrible des Occidentaux ; et après ?

Mouammar Kadhafi aurait été "l'enfant terrible" de l'Afrique contre les Occidentaux.Pourquoi?Quelles sont les raisons expliquant sa chute malgré des succès?

Mouammar Kadhafi est parti. Il a abandonné Tripoli derrière lui. A partir de là, il n’est vraiment plus au pouvoir. Les libyens fidèles à lui, n’ont désormais que leurs yeux pour des larmes de regrets sans fin ! Et les rancœurs, les ressentiments amers, les frustrations trôneront désormais dans des cœurs entamant la pente montante d’une nostalgie, aux hauteurs du Kilimandjaro, d’un régime disparu ou d’un paradis perdu…Un régime auquel semblait, parfaitement s’arrimer leur destin. Et dans le vaste désert du Fezzan, la voix du colonel, comme celle d’un guinarou invisible, sonne et sonne dans le vide, appelant à la lutte… dont le résultat est connu d’avance. Une voix et d’outre tombe lugubre, qui résonne plus qu’il sonne le glas de sa propre chute ! Et dans le vaste désert où elle sonne, elle semble ne pas être consciente qu’elle prêche dans le désert, qu’elle sème dans le désert. Et pourtant, ce n’était pas ça, Kadhafi !

Kadhafi, l’enfant terrible des Occidentaux

Lorsqu’au coup d’Etat du 1er Septembre 1969, Kadhafi aidé de ses compagnons renversait le régime monarchique de Tripoli, les médias et les diverses opinions supputaient sur la nature du nouveau régime, la première clarification de Kadhafi fut d’afficher son accointance politique avec le Président de la république d’Egypte Gamal Abdel Nasser : virtuose politique, antisioniste pathogène, panarabiste convaincu, militant convaincu du non alignement, chantre de l’Unité Africaine, un des premiers dirigeants du Tiers-monde à oser les « nationalisation » des sociétés et compagnies occidentales au profit de l’Etat… Tout ce qu’il fallait pour être déclaré « pathogène » aux intérêts occidentaux de l’époque…

Dès lors, on n’a pas hésité à déclarer que : « la Libye, avec le capitaine Kadhafi, venait de balancer du coté des pays progressistes », donc proche du bloc soviétique ; de toutes les façons, l’organe à la tête duquel se trouve Kadhafi s’appelle « Conseil du Commandement de la Révolution » , et toutes les révolutions de l’époque étaient « socialistes », mieux encore le slogan du Conseil relayé au sein du peuple était « liberté, socialisme et unité ». Ainsi, avec le renversement de la monarchie, les Occidentaux venaient clairement de perdre un allié de plus dans le Maghreb. Mais, jusque-là, rien de très particulier, vu le climat politique de ces années d’après la seconde guerre mondiale où toutes les agitations politiques se référaient presque toujours à la bipolarisation du monde. Ce qui était particulier, c’était son aspect poly-caractériel et caractéristiquement hyperactif : extrême agressivité, hostilité frisant le morbide contre l’Occident, développement de capacités de nuisance et de totale autonomie, refus en tout de se comporter en petit devant les grands, capacités d’initiatives, constance de son intempérance. Kadhafi, par cela, s’affiche « enfant terrible » anti-occidental de l’Afrique du Nord. Et très vite, il le prouve par des actes concrets aussi bien, à l’intérieur de la Libye qu’à l’extérieur.

Occidentaux déménagez !

A la suite des campagnes militaires de la 2ème guerre mondiale contre les fascistes et les nazistes, les troupes alliées se stationnent en Libye sur la base des accords militaires formellement signés entre 1953 et 1955 entre le Royaume –Uni, les USA et la France, chacun de son côté, avec la nouvelle Libye indépendante. A son arrivée au pouvoir, Kadhafi refuse de les renouveler et oblige les bases militaires à déménager. Dans la foulée, plus d’une demie cinquantaines de sociétés et d’entreprises économiques et pétrolières essentiellement occidentales durent être nationalisées ainsi que les banques dont l’Etat prend le contrôle. Précisons qu’à l’époque, la Libye était le 1er producteur du pétrole en Afrique. Plus de 25000 italiens qui vivaient dans le pays depuis et étaient sur le point de se libyaniser ont été obligés de déménager.

L’enfant terrible, contre les occidentaux ne s’arrêtent pas là. Le Guide décide de déclarer la zone du Golfe de Syrte au Sud du 32ème parallèle, « Mer intérieure libyenne » redéfinissant ainsi uni-latéralement l’espace aérien et les eaux territoriales de la Libye. Ce qui est perçu comme une atteinte au Droit International. Beaucoup d’événements proches d’un conflit armé ouvert entre le Guide et les Occidentaux, notamment les USA s’ensuivent. Puis le 2 Décembre 1979, l’Ambassade des USA est saccagée par des manifestants à Tripoli…

La défiance, même loin de ses frontières

Non content de défier les Occidentaux depuis son pays, Kadhafi décide de suivre les brisées de ceux qui, pour des raisons d’intérêts et d’idéologies, sont prêts à frapper loin de leurs frontières. Il créé des camps d’entrainement pour exporter sa révolution dans toute l’Afrique et dans le monde. Il soutient en moyens et en actions des activistes dans le monde, mais aussi des groupes étiquetés « terroristes » : l’IRA en Irlande, l’ETA en Espagne, les Brigades Rouges en Italie, l’OLP de Yasser Arafat, des groupes de guérilleros en Amérique Latine, des groupes activistes musulmans d’Asie… Il fonce dans le pire par des actions directes de sang et de mort : 1986, attaque à l’explosif d’une discothèque fréquentée par des militaires américains à Berlin, bilan : 2 morts ; attentat contre des avions en 1986 et 1988, respectivement contre : un avion de la compagnie française UTA, qui explose en plein vol au-dessus du Niger : bilan 170 morts ; un autre avion civil américain qui subit le même sort au-dessus de l’Ecosse, bilan : 270 morts. Derrière chacun de ces attentats, les services secrets de Kadhafi sont cités. Tout au long des années 1970, beaucoup de détournements d’avions poussent les pilotes à la nuque, vers Tripoli.

Contre la politique de « diviser pour dominer »

Les Occidentaux l’ont appelé « politique expansionniste » de Kadhafi, et les médias occidentaux pour le désigner évitent soigneusement les termes « impérialisme » ou « colonialisme » et préfèrent celui le plus attestable dans leur vision : l’expansionnisme , peut-être pour ne pas attirer l’attention sur ce que font la France et les USA ou peut-être complexés de « hisser » Kadhafi au niveau de ces puissances. En tout état de cause, si les termes sont sujets à caution, les faits restent têtus et s’imposent devant les analyses pour des conclusions plus saines et de moins « de sympathie ». Ainsi, l’investissement de Kadhafi à obtenir une union entre son pays et la Syrie avec laquelle il ne partage aucune frontière, ne peut, en aucune manière être perçue comme une ambition expansionniste, annexionniste ou de domination, vu les « rapports de puissance » entre les deux pays à l’époque. La conclusion qui s’impose ici est celle de la recherche de la mise en commun des forces contre les dominateurs. Très convaincu de la réalité de la politique de « diviser pour dominer » des Occidentaux, Kadhafi, s’est illustré champion des initiatives d’union de son pays avec les ensembles dans lesquels la géographie, l’histoire et la culture l’ont placé : l’union totale du Maghreb, avec chacun des pays du Maghreb, avec le Soudan, le Tchad, la Syrie, Kadhafi… aurait tout tenté après le constat d’échec du panarabisme, le premier de ses désenchantements. Et sa dernière tentative sur le sujet fut l’Union Africaine qui, selon le projet de Kadhafi ferait une armée de 2 000 000 d’hommes, devrait avoir une monnaie unique, un seul drapeau pour un vaste et unique territoire africain sans frontière, avec un gouvernement fédéral unique...

L’hyperactivité de la Libye de Kadhafi ne s’est pas exprimée seulement sur le terrain politique, mais aussi sur le terrain économique.

Le Combat sur le terrain économique :

Le combat frontal de Kadhafi sur le terrain politique a donc été étendu sur le terrain économique. Il veut garder à la distance la plus éloignée les dominateurs occidentaux, d’où la nationalisation des entreprises et autres structures de production et de fonctionnement économique. Dans sa démarche, la Libye doit être un « Etat maître de son destin ». Il fait ainsi écrire dans le Livre Vert de la Révolution : « Etre maître de ses besoins pour être libre ».

Le pétrole dont il nationalise l’exploitation lui donne surtout les moyens de sa politique : mise en place de son idéologie politique, participation au combat des Arabes contre « les sionistes » et leurs alliés, soutien aux autres mouvements révolutionnaires dans le monde, expansion de l’Islam, construction d’un système étatique cohérent et fort : infrastructures socio-économiques, police, armée, services secrets…

Dans l’ensemble, si Kadhafi revendiquait aujourd’hui un succès économique de son régime sur le continent africain et vis-à-vis des autres pays arabes, il n’aurait pas tort. Nous reviendrons en détails dans un autre article sur le volet économique du combat de Kadhafi, mais d’ores et déjà, on retiendrait qu’il a réussi, à donner aux Libyens, un bien-être moral et matériel : malgré qu’il s’agisse d’un pays désertique, aucun citoyen libyen ne meurt de faim ; les autres citoyens africains affamés dans leurs pays, menacés par la politique, la maladie et la misère, ont beau utiliser la Libye comme transit pour prendre le large vers l’Europe en immigrés clandestins, aucun Libyen ne se laisse contaminé par cette mauvaise idée. Ils sont chez eux et ils les regardent passer, quelquefois pour aller mourir en mer. Aucun Libyen ne se trouve dans le froid et les rues d’Europe et d’Amérique à la recherche de sa pitance.

Que peut-on conclure ?

Un régime aussi actif que celui de Kadhafi dont les actions et résultats au plan politique, économique et social ne souffrent d’aucune invisibilité, devrait positivement rentrer dans l’histoire. Mais hélas ! Qu’en a-t-il été ? Le constat est là ! Le Régime a plutôt sombré, et ses acteurs, bientôt, au lieu d’un front haut relevé, vont plutôt préférer l’anonymat et la clandestinité. Les raisons de cette déchéance ? On ne les cherche pas loin : la longévité du régime qui a induit des perversions de toute sorte, plus la patrimonialisation de l’Etat. Il ya beaucoup de points sur lesquels la majorité des Libyens peuvent s’accorder avec le « Guide », les Africains aussi, dans leur quasi-majorité admirent le courage politique de Kadhafi, surtout vis-à-vis des Occidentaux auxquels il a toujours tenu tête ; on aime son sens du partage, sa générosité…au point d’ignorer le caractère dictatorial et répressif du régime au plan intérieur. Mais, ce que personne n’était prêt à pardonner à Kadhafi, c’est la patrimonialisation de l’Etat qui a foncé vers son extrême expression : la préparation par Kadhafi de son fils Saif Al-Islam pour lui succéder à la tête de la Libye, une République. Ils sont nombreux, ceux de nombreuses autres familles en Libye qui aspirent à être chef d’Etat, et dans la logique qui se mettait en place par Kadhafi, on pourrait se demander, combien de temps ces Libyens attendraient si le père après 42ans le passe au fils qui fera ses 42ans avant les autres …Alors à quoi il a servi de renverser la Monarchie dynastique d’Idris1er ? Kadhafi a-t-il oublié que le seul vrai mérite qu’il a eu au lendemain du renversement d’Idris1er, était d’avoir banni la succession mécanique d’un fils à son père ? Sinon, aucune autre raison politique, aucune raison économique, aucune raison sociale ne justifiaient l’action du Conseil de Commandement de la Révolution du 1er Septembre 1969. A la fin des comptes, Kadhafi est arrivé au pouvoir par une raison, il le quitte par la même raison. Et la voix du Colonel dans le désert continue de sonner, puis résonner, appelant à la lutte,… désespérément ! Elle continuera de résonner, s’amoindrira, passant de la voix d’outre-désert à la voix d’outre-tombe pour s’éteindre définitivement !

Abalo Essrom KATAROH, New York USA

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