La crise identitaire du football anglais

Depuis quelques années, le football anglais et son championnat la Premier league sont sous la constante influence d'une globalisation effrénée.
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Le football est ancré dans des valeurs et des identités fortes, mais ce statut est précaire. Devant les enjeux économiques colossaux, les mutations opérées dans le monde du football anglais destabilisent les supporteurs historiques et leur conservatisme pourtant nécessaire. 

Car la globalisation appelle à de nouvelles règles et à des codes devenus insaisissables pour les supporteurs qui ne se reconnaissent plus dans ce football global. Et le danger d'une perte de sens du championnat anglais n'est désormais plus une simple probabilité mais une certitude.

La disparition des KOPS

L'une des premières conséquences de ce football global dans les stades anglais est la mutation du supporteur. Son éradication a favorisé l'émergence d'un nouveau public aseptisé. Désormais, le stade est devenu une antre commerciale.

Des drames ont fatalement placé les kops de supporteurs au centre des débats. La généralisation aidant, ils sont devenus les boucs émissaires du football anglais. Devenus indésirables, ils sont diabolisés, puis chassés pour faire de la place à un public consumériste, vulnérable aux sirènes du football business et à ses messages publicitaires.

Car dans les années 80, des drames ont définitivement fait basculer l'opinion et accélérer le processus de remodelage du public dans les stades anglais. Le 29 mai 1985 au stade du Heysel à Bruxelles, la Juventus et Liverpool s'affrontent en finale de la Coupe d'Europe des clubs champions. La tension entre les deux camps de supporteurs est exacerbée. Des conditions de sécurité précaire, des tribunes surchargées et des provocations à double sens auront raison de la vie de 39 personnes piétinés contre un muret effondré. L'Europe est sous le choc, et l'Angleterre traumatisée, car ses supporteurs sont montrés du doigt suite à leur charge sur la tribune voisine. La tragédie du Heysel marquera alors un tournant dans la perception des supporteurs, et fera évoluer leur condition de façon radicale.

Mais, c'est en 1989 avec la tragédie d'Hillsborough et ses 96 victimes que les autorités anglaises décident de mettre un terme aux contrôles des tribunes par les supporteurs. Si le mouvement de foule fatal d'Hillsborough n'est en aucun cas lié au hooliganisme, il devient un argument politique en faveur de l'éviction des kops et de la modernisation des stades.

Les autorités imposent des mesures drastiques et inédites qui vont bouleverser la physionomie du stade: suppression des tribunes debout et des grillages, mise en place des tribunes famille et installation de la video surveillance. Mais c'est l'envolée du billet qui va profondément modifier la sociologie du public dans les stades anglais. Les billets d'entrée deviennent prohibitifs et pas seulement pour les hooligans, mais pour toute une partie de la "working class". Ce bouleversement social du stade va avoir un impact sur la transformation du football.

La confrontation identitaire que proposait le football et que préservait encore les kops, va devenir une guerre économique féroce entre les clubs les plus riches du pays. En 1992, la First fivision devient la Premier league, une conversion qui sonne comme la création d'un nouveau championnat, en rupture totale avec tout ce qui constituait l'essence du football identitaire.  Les supporteurs historiques ont perdu leur pouvoir et leur position au sein de l'enceinte sportive. Marginalisés, ils sont réduits à un simple rôle contestataire souvent inaudible.

Cette libéralisation excessive a des conséquences désastreuses pour le football, et l'éloigne chaque jour un peu plus du sport populaire qu'il était. L'embourgeoisement de la Premier league a fait surgir de nouveaux comportements, de nouveaux publics. Le football anglais est devenu un produit qui se consomme à l'international.

L'avénement du supporteur transnational

Les nouveaux supporteurs ont un point commun, leur vision du football n'est plus identitaire mais globale. L'intérêt pour un club de football n'est plus une affaire de fierté locale. Avec la multiplication des droits de retransmission, la télévision a grandement contribué au modelage de ce nouveau supporteur. La mise en valeur et l'euphorie à outrance suscitées par les exploits des grands clubs anglais et notamment ceux du Big four, Arsenal, Chelsea, Liverpool, Manchester United ont provoqué une adhésion à distance.

Ce basculement géographique du supporteur transformera et signera le déclin du football tel qu'il existe aujourd'hui. Un nouveau sport émerge avec un ancrage identitaire proche du néant. Une vision mondiale du football qui amènera inexorablement à la perte de sens du football.

Aujourd'hui, un supporteur de Chelsea n'est donc plus seulement originaire des quartiers de Battersea, Hammersmith, Chelsea, ou plus généralement Anglais, il peut être Chinois, Français ou Japonais. Ainsi les supporteurs historiques ne se reconnaissent plus dans cette politique mondialisée des clubs dans laquelle leurs spécificités disparaissent. A l'inverse le supporteur transnational est le produit du football business. Cible des publicitaires et des vendeurs de maillot, il est le Cheval de Troie d'un football en renoncement à ses valeurs et à ses racines populaires.

En Premiere league, les clubs passent sous pavillon étranger

Milliardaires, groupements d'intérêt, franchises sportives, fonds de pension ou banques, tous les intérêts convergent aujourd'hui vers le football anglais et ses clubs.

Pourtant les expériences de rachat s'avèrent rarement fructueuses et vont jusqu'à mettre en péril la pérenité des clubs. Malgré les milliards injectés, les clubs restent dans le rouge. Les clubs anglais cumuleraient près de 3,9 milliards de deficit. Et le Big four concentrerait à lui seul un tiers de la dette totale.

Les levées de bouclier des supporteurs historiques constituent les dernières résistances contre le danger de voir leur équipe disparaître dans une éventuelle faillite. C'est une possibilité qui continue d'émouvoir les supporteurs de Manchester United. Mobilisés et déterminés depuis le rachat du club par les américains Glazer en 2005, ils se sont rassemblés dans un collectif les Red Knights. Les supporters de United ont dans l'espoir de racheter leur club et ainsi une part de leur histoire. En attendant, d'autres irréductibles de United ne se reconnaissent plus dans l'image du club et ont fait sécession. Ils soutiennent désormais le FC United of Manchester qui évolue en 7e division.

Les vives protestations des supporteurs historiques ne sont pas un frein à ces phénomènes de rachat. Lors de la saison 2010- 2011, sur les vingt clubs évoluant en Premiere league, la moitié ont des propriétaires étrangers.  Et les clubs les plus influents n'échappent pas à ce sabotage identitaire.

En 2003, l'oligarque russe Roman Abramovitch s'offre Chelsea. Malgré les virulentes protestations des supporteurs mancuniens, les industriels américains Glazer prennent le contrôle de Manchester United en 2005. En 2008, c'est au tour de Liverpool de passer sous contrôle américain, les duettistes américains Tom Hicks et Georges Gillett débarquent à Liverpool. Et trois ans après leur prise de pouvoir, Liverpool devenu "Liverpoor", ils revendent le club à leur compatriote du Consortium américain New England sport ventures. A Londres, en avril 2011, l'américain Stan Kroenke devient l'actionnaire majoritaire d'Arsenal.

Ces nouveaux propriétaires souvent étrangers au football bousculent les codes et les symboles forts du football et compromettent chaque jour un peu plus les particularismes du football anglais.

Les stades mythiques: Old Trafford, ST James Park, Anfield, combien de temps encore?

Devant les nouvelles exigences de rentabilité immédiate, les propriétaires n'hésitent plus à sacrifier le patrimoine du football, et exigent désormais la modernisation des stades ou la construction de nouvelles enceintes. Des stades flambant neuf, vierge de tout exploit sortent de terre. Des bijoux technologiques qui nieront jusque dans les sièges l'histoire extraordi naire des clubs et de ses supporteurs historiques.

Le stade d'Highbury, fief d'Arsenal jusqu'en 2006, a été l'une des premières victimes de cette politique. Le stade des Gunners est aujourd'hui devenu une résidence haut de gamme, tandis que les chants des supporteurs d'Arsenal résonnent désormais dans un stade aussi impersonnel que leur équipe, l'Emirates Stadium. Et toujours dans l'optique de juteux profits, Anfield Road sera le prochain lieu mythique à être sacrifié sur l'hôtel du football business. En dépit des vives critiques des supporteurs de Liverpool, Anfield et ses 127 ans d'histoire vont disparaître, laissant place au Stanley Park et à ses 73 000 places.

Des équipes mondialisées en mal de représentations

Le football global s'inscrit dans la réalité et n'a de cesse de déplacer le curseur identitaire du football anglais. Et les équipes sont emblématiques de ce manque de repères. A travers les deux dernières décennies, il est devenu commun pour un club anglais d'évoluer avec une minorité de joueurs anglais voire parfois aucun. Ces équipes transnationales n'ont plus aucun point d'ancrage avec le territoire qu'elles sont censées représenter. Un football anglais en manque de références et de représentations se développe anéantissant au passage la pouvoir d'identification à son équipe.

Ce football transnational et ses conséquences: éradication des supporteurs historiques, paris truqués, jeunes joueurs exploités, joueurs mercenaires, supporteurs transrégionaux, prise de contrôle par des fonds étrangers, diabolisation des fédérations nationales et leur rôle réduit à néant, amèneront inévitablement à la perte de sens du football.

Loin d'être circonscrit à l'Angleterre, le phénomène commence à gagner d'autres championnats comme le Calcio ou la Ligue 1 avec les rachats respectifs en 2011 de la Roma par un consortium américain et du Paris- Saint- Germain par un fond quatari.

L'exemplarité du football anglais s'arrête net avec la perte de ses particularismes. Malgré l'arrivée de nouveaux capitaux, la Premier league semble avoir perdu sa plus grande richesse, ses racines footballistiques.  Et même dans le football anglais, il semblerait qu'il y ait encore des choses qui ne s'achètent pas.

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