Garrincha, ou l'oiseau qui prit son envol

Assurément l'un des plus grands attaquants qu'il ait été donné de voir, Garrincha est aussi une personnalité attachante, qui a su forcer un triste destin.
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L'histoire de ce phénomène démarre dans le village de Pau Grande, au Brésil. Manoel Francisco dos Santos est le 5e enfant d'une famille modeste d'origine indienne. Dès son plus jeune âge, sa sœur Rosa a l'idée de surnommer le bambin Garrincha. Petit oiseau local, le garrincha préfère, selon la légende, mourir que de se laisser attraper. Bien qu'elle ne le sache pas encore, elle n'aurait pu trouver meilleur surnom pour son frère.

Garrincha, promis à l'anonymat

Mais si l'oiseau tropical est connu pour sa vivacité, il est aussi, de l'avis de tous, laid et repoussant. Il faut dire que le petit Manoel n'a pas été gâté par la vie. L'enfant est simple d'esprit et son père alcoolique lui a légué plusieurs problèmes congénitaux; sa colonne vertébrale est déformée, et il traînera toute sa vie une jambe gauche de 6 centimètres inférieure à la droite:

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Sa silhouette trapue, ses jambes arquées et ses genoux déformés le prédestinent alors à un destin peu glorieux. Cependant, Garrincha semble s'en accommoder. Peu intéressé par une carrière professionnelle, il se focalise pendant sa jeunesse sur le sexe, l'alcool et le football dans son état le plus simple, avec l'équipe de l'usine textile où il travaille. Pourtant, son oncle, qui voit en lui un joueur de qualité, va tout faire pour changer le destin de l'oiseau de paradis.

Il propose Manoel aux clubs de Flamengo, Vasco de Gama et Fluminense. Mais les tares physiques du garçon sont trop préjudiciables et ces derniers refusent. Heureusement, un match d'entrainement avec l'équipe de Botafogo va tout changer. Garrincha, sur son flanc droit fétiche, ridiculise littéralement un des joueurs des Alvinegro. Impressionné par les prouesses de l'ouvrier, celui-ci conseille à son club de le faire signer. Un choix qui va se révéler payant.

Garrincha est aligné presque immédiatement en équipe première, où il va amplement participer à la période dorée du Botafogo FR. Il remporte son premier championnat en 1957, inscrivant au passage la bagatelle de 20 buts en 26 matchs. Ses bonnes performances lui valent logiquement une place dans le groupe brésilien pour le mondial 1958, en Suède.

Un incomparable artiste

Avec Pelé, il est l'un des grands artisans de la victoire finale, acquise avec brio (5-2 contre le pays hôte en finale). Le talent de Garrincha éclate aux yeux du monde. Sa rapidité, son aisance technique, ses débordements et son fameux crochet vers la droite passent à la postérité. Loin d'être un handicap sur le terrain, l'écart de longueur entre ses deux jambes lui permettait alors d'inventer des feintes et des dribbles destructeurs.

Toutefois, son tournoi le plus abouti restera indéniablement la Coupe du monde 1962. Lors de cette édition chilienne, Garrincha va faire oublier à lui seul la blessure de Pelé au premier tour. Brillant de mille feux, il va porter la Seleçao vers un second sacre, assumant parfaitement son statut de meneur dans les moments importants (doublés contre l'Angleterre et le Chili, en quart puis en demi-finale).

Malheureusement pour Garrincha, le destin est tenace. Il camoufle longtemps ses déboires conjugaux et son addiction à l'alcool, héritage malheureux de son géniteur, par ses prouesses balle aux pieds. Jusqu'à ce que son niveau baisse. Des blessures récurrentes gangrènent sa carrière, au même titre que sa vie privée, sans cesse plus dissolue (Manoel aura 13 enfants, de cinq femmes différentes). Pour ne rien arranger, le joueur est victime de problèmes liés à l'arthrose. Beaucoup comprennent alors avec regret que ses plus belles heures sont derrière lui.

L'oiseau se brûle les ailes

En 1964, il quitte son club de cœur pour rejoindre les Corinthians. Le commencement du déclin. Son jeu, autrefois si enivrant, n'est plus qu'une pâle copie du ballet qu'il réalisait jadis. L'envie est toujours là, mais son corps abîmé ne lui permet guère plus que quelques exploits isolés. Il traverse la Coupe du monde 1966 tel un fantôme. Comme un signe, le Brésil est éliminé dès le premier tour.

Garrincha connaîtra encore quatre clubs (Portuguesa Carioca, Atlético Junior, CR Flamengo, Olaria), entre 1967 et 1972. Il n'y laissera que peu de souvenirs, disputant un nombre de rencontres famélique (et marquant seulement 5 buts). Ruiné, dépressif et impliqué dans plusieurs accidents de la route (dont l'un tua la mère de la chanteuse Elza Soares, sa maîtresse d'alors), il met un terme définitif à sa carrière, s'enferrant plus profondément encore dans sa solitude et son mal-être.

L'Ange aux jambes tordues («O Anjo de Pernas Tordas», du titre d'une poésie de Vinicius de Moraes), comme aimaient l'appeler les supporters, meurt dans la précarité le 20 janvier 1983. Sans abri et victime d'une cirrhose du foie, il laisse le Brésil orphelin d'un des plus grands joueurs de l'histoire. Extrêmement populaire, Alegria do povo («La joie du peuple») était avant tout apprécié pour sa simplicité et son accessibilité. Au final, son sort tragique aura certainement augmenté une popularité déjà immense.

A jamais gravé

Loin de la starisation de nombre de ses pairs, Garrincha fuyait les éloges et la célébrité, préférant de loin une vie aux plaisirs simples. Anecdote étonnante, il n'a connu la défaite qu'à une seule reprise avec la sélection nationale en 11 ans (pour 42 victoires et 7 nuls), lors de son dernier match. Lorsque Pelé et Garrincha furent tous deux alignés, jamais la Seleçao n'a perdu. L'ailier magique est également parvenu à inscrire l'un des doublés les plus rapides de l'histoire, lors d'un match avec Botafogo FR (en 38,33 secondes). Voici un condensé des plus beaux gestes de l'artiste:

http://www.dailymotion.com/video/x2b083_garrincha_sport

Hommage ultime, son village natal de Pau Grande s'appelle dorénavant Garrincha. Une citation à elle seule résume parfaitement le génie du petit oiseau. Elle est l'œuvre d'un des plus grands écrivains d'Amérique latine, Eduardo Galeano: «Quand il était en forme, le terrain devenait un cirque. Le ballon devenait un animal obéissant et le jeu une invitation à la fête. Garrincha protégeait son rond compagnon, et ensemble, ils réussissaient des tours fabuleux qui faisaient le ravissement du public. Il sautait au-dessus de la balle, elle rebondissait par-dessus lui. Puis elle se cachait, se lançait dans une course folle avant même qu'il n'ait lancé son échappée. Derrière eux, tous leurs poursuivants se télescopaient, incapables de les arrêter.»

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