Agriculture: la stabilité des prix avant tout

La situation agricole à l'échelle régionale ou mondiale reste l'une des préoccupations du Champenois Philippe Neeser, désormais retiré de l'action syndicale

Ancien président de l’AGPB (association générale des producteurs de blé et autres céréales), Philippe Neeser demeure une grande figure du syndicalisme agricole en Champagne-Ardenne et dans l’Hexagone. Il a été pionnier dans bien des domaines comme avec la création du CDER (association de gestion et de comptabilité). A travers son parcours débuté près de Sézanne, à Faux-Fresnay, il a milité pour des contacts plus directs entre les agriculteurs, afin d’éviter que la profession ne soit trop cloisonnée.

Bien que retraité, ce Champenois garde un œil alerte sur l’ensemble des problèmes qu’il s’agisse de production, d’exportation ou de concurrence.

Quelle vision avez-vous du secteur céréalier, votre domaine de prédilection?

Au point de vue céréalier, la qualité française est reconnue dans le monde entier. Tout est parti de l’histoire des blés fourragés. En 1956, suite à une forte gelée, il manquait des semences ce qui conduit à l’importation d’une variété de blé ultra productive. Mais elle s’est révélée catastrophique au niveau de la qualité boulangère. Il a donc été interdite dans ce domaine. Le progrès est passé par la séparation des lots. D’un côté le fourrage, de l’autre le blé de qualité. Actuellement, les résultats sont là.

Les céréaliers s’adaptent et obtiennent un prix de revient correct, mais comment trouver un équilibre avec les autres pays producteurs comme les pays de l’Est? On peut imaginer fixer un prix, tout en tenant compte que si le marché va bien, la valeur sera en hausse. La solution à l’export consisterait à constituer des stocks pour tempérer cette hausse. Ou encore revenir au système de la jachère dans le cas d’une très forte augmentation.

Les pays de l’Est risquent d’influencer durablement la production et les cours ?

Dès que la Russie flambe, il se crée une logique d’achat liée à la peur de la pénurie... L’Ukraine dispose de terres extra, et deviendra un grand producteur. Dans ce cercle, on retrouve aussi le Kazakhstan.

En dehors des capacités de production se pose le souci de la logistique d’évacuation des marchandises. De plus, ils connaissent parfois de fortes sécheresses qui réduisent considérablement les rendements, ils ne sont alors plus exportateurs. Si les cours sont remontés à cause des incendies en Russie, il faut considérer la répercussion directe sur l’élevage.

En Champagne-Ardenne, la situation est contrastée. Compte tenu du rendement, la betterave à sucre est bien rémunérée. Cela permet de compenser la faiblesse d’autres secteurs, mais la ressource fourragère diminue de moitié. Et nourrir du bétail coûte cher.

L’élevage est-il vraiment en péril ?

Pour la viande bovine, on peut avoir des craintes que la Commission européenne ne négocie de nouvelles importations. La viande en provenance d’Argentine coûte deux fois moins cher et elle est excellente. Difficile de rivaliser.

Le secteur de la volaille est touchée aussi. Les Etats-Unis voulaient nous vendre des poulets «chlorés» (nettoyés dans un bain de chlore). Heureusement, on ne verra pas ce genre de production. L’Europe s’impose dans le domaine des normes poussées qui ne sont pas adoptées par nos concurrents, comme le Brésil. Comment s’entendre avec ces pays?

Une solution brutale serait le calcul moyen du prix des denrées pour déterminer la rentabilité, ce qui reviendrait à supprimer le soutien actuel qui de toute façon ne pourra pas durer.

Les laitiers ont obtenu un prix du lait, mais il y a des fluctuations en fonction des produits auxquels il est destiné: beurre, poudre de lait, yaourt. Donc, on ne peut pas payer partout le même prix, c’est illusoire. Il faut considérer plutôt un prix de base servant à des négociations.

Que pensez-vous du secteur viticole?

Les grands crus s’en sortent, en tout cas les appellations connues comme le champagne. Mais les AOC attribuées en masse n’ont pas arrangé la situation, et la lisibilité du marché. La réforme devrait porter sur une réelle pédagogie. Par exemple, l’appellation devrait être mise au premier plan sur les étiquettes et le nom du vin en plus petit.

La concurrence des vins du Nouveau Monde accentue le problème. En Argentine, les vignobles s’amortissent en 3 ans. Les coûts de productions sont plus bas pour ces vins de cépages, des produits de consommation rapide. Or, en France, l’INAO n’a pas accepté ce genre de vins pour les producteurs. Donc, on ne se bat pas avec les mêmes armes… Et il y a beaucoup d’exploitations qui risquent gros ces derniers temps sans que le Gouvernement ne semble s’en préoccuper. Au point de vue communautaire, il existe un programme d’arrachage, mais après 2013, il y aura liberté de plantation! Au-delà, il faut se demander pourquoi produire plus alors que la consommation de vin ordinaire continue à diminuer.

Quelles sont les pistes pour faire face efficacement aux problèmes ?

Le problème N°1 de l’agriculture reste la stabilité des prix afin de disposer de fonds propres et payer la recherche. Quand les agriculteurs ont de l’argent, ils acceptent de participer à des efforts scientifiques pour trouver de nouvelles productions, des pesticides, des herbicides, etc. Bref, aller vers le progrès.

L’année 2016 marquera la fin des subventions aux exportations, mais si il y a pléthore, que va-t-on faire? Nos principaux concurrents, les Etats Unis ont instauré le «home rent»: si le prix fixé d’un produit est de 100$ et que le prix de vente n’est que de 80$, l’Etat rembourse la différence!

Les exploitations françaises connaissent des problèmes de structures. Face au coût de la mécanisation, il est possible de mettre en place entre producteurs une mise en commun de matériel ou de l’ensemble des moyens. On peut aussi opter pour une extension de surface. Au passage, il faut savoir que les terres constituent un bon placement à condition de ne pas avoir besoin d’argent… Celles qui ont «dormi» pendant des années ont pris beaucoup de valeur. Les prix en France restent encore inférieurs à ceux des pays concurrents.

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