Vignes : 25 hommes en colère

Une nouvelle bataille entre le Vignoble et le Négoce vient de se jouer à Chouilly. Insidieusement, le sort de la pluralité du champagne est mis à mal.
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Le 27 octobre dans la matinée, les mâchoires des engins arrachaient de manière implacable à proximité de Chouilly (Marne). Tous les vignerons présents regrettaient amèrement la disparition de vignes de 30 ans.

«Cette action est un constat d’échec de notre action syndicale», confie Pascal Ferat, le président du syndicat général des vignerons. «Nous avons accompagné dans leurs échanges avec le propriétaire, à leur demande, les 25 vignerons qui se sont retrouvés évincés de leurs vignes.»

De baux en débats

Précisons le cadre du problème : les terres appartiennent au centre hospitalier d’Epernay, et les vignes aux viticulteurs qui les ont plantées depuis bien des années, dans le cadre d’un bail à long terme. Les baux étant arrivés à leur fin, le propriétaire a décidé de ne pas les reconduire, portant sa préférence sur la proposition d’une grande maison de champagne.

L’arrachage n’est aucun cas une action d’éclat, ou «hors la loi», il s’agit d’un geste logique afin que les vignerons puissent récupérer leurs droits de plantation.

«Dans nos discussions avec le propriétaire, nous avons essayé de répondre aux exigences de cet établissement public, principalement en vue d’une meilleure rémunération. Nous avons proposé le maximum prévu par le Code Rural. Or, une grande maison du Négoce a su réaliser un montage financier afin de proposer plus. On se demande encore comment…»

Le SGV est entré dans le débat depuis 6 mois, mais l’affaire dure depuis environ 3 ans. Les viticulteurs avaient tenté de rencontrer le directeur de l’hôpital pour engager des négociations, mais il semble que les choses étaient déjà jouées depuis plus longtemps.

Remise en cause

En reconduisant les baux, l’hôpital d’Epernay aurait permis de laisser les vignes en place et donc d’assurer une continuité dans la production, et surtout la rémunération. Or, avec l’arrachage, des vignes ne seront pas rapidement replantées, et surtout, il faudra attendre quelques années avant qu’elles ne puissent produire. Bref une situation étrange que déplore les vignerons champenois.

Outre la continuité, la proposition des vignerons respectait totalement le Code Rural, et assurait d’avance 18 années de versement de loyers.

«Notre combat vise à déjouer un système qui vise à alimenter certaines maisons de négoce en captant les raisins et en maîtrisant la production au détriment du travail des vignerons», souligne Pascal Ferat . «En Champagne, beaucoup de vignes sont en location, et si le phénomène qui a eu lieu à Chouilly se reproduisait, il y aurait une remise en cause de bon nombre d’exploitations.»

Par sa mobilisation symbolique, le Vignoble exerce son droit d’alerte. «Si nous laissons faire, il n’y a plus de protection des exploitations, et surtout cela va poser de sérieux soucis à l’installation des jeunes vignerons. Jusqu’à présent, nous subissions, mais désormais, nous avons la volonté de changer d’attitude», lance un des vignerons en colère. «Il faut que la production reste au Vignoble ! Nous voulons demeurer des propriétaires ou des exploitants, et non pas des «employés» de maisons de négoce…»

«Pas de viticulture sans viticulteurs !»

Et Pascal Ferat de surenchérir : «Il n’y a pas de viticulture sans viticulteurs ! A travers ce genre d’affaires, sans acheter le foncier, les grandes maisons s’en assurent la maîtrise. Elles veulent ouvrir une brèche.»

De plus, les vignerons sont dépassés par le fait qu’un établissement publique puisse agir ainsi, d’une manière que l’on peut qualifier de «spéculative».

Encore une fois, l’arrachage des vignes sur les hauteurs de Chouilly n’est pas une façon de réagir, mais un symbole. Tout est légal.

Dans cet épisode, c’est d’une certaine manière l’avenir du Vignoble qui se joue face au Négoce, l’avenir d’une certaine vision du champagne à travers ses artisans, l’avenir de la pluralité des champagnes que les consommateurs peuvent choisir ou pas…

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