Dans l'univers de la mémoire humaine

Au nombre des éléments biologiques entrant dans la constitution de l'organisme humain, le cerveau occupe une place de choix et joue un rôle d'importance.
04 Jan
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Comme toute machine, le cerveau n’est pas exempt d’imperfections inhérentes à son fonctionnement. Se souvenir ou reconnaître un objet ou une personne, ne plus pouvoir parler du fait de l’oubli des gestes permettant l’articulation des mots ou du lien entre les mots et les objets, autant d’obstacles pour l’être humain qui ont amené certains savants à étudier, au milieu du siècle dernier, cette situation qui affecte cet organe humain et qui constitue un frein à son développement harmonieux.

Conception et fonctionnement

En effet, l’Américain Israël Rosenfield propose de concevoir le cerveau comme un système sélectif qui, en réponse aux stimulations sensorielles, sélectionnerait certaines combinaisons de connexions neuronales plutôt que d’autres. De fait, il fonctionne en connectant ses cellules entre elles, appelées neurones.

Le psychanalyste Sigmund Freud avait déjà pensé, à la fin du siècle dernier, que lorsqu’une sensation était perçue, elle produisait un influx nouveau qui circule d’un neurone à l’autre en créant une espèce de trajet pour aller s’inscrire dans le psychisme. Selon l’hypothèse de Gérald Maurice Edelman (Prix Nobel de médecine en 1972 avec Rodney Porter), le grand biologiste américain, un schéma de connexions variable d’une personne à l’autre et extrêmement individuel se constituerait au cours du développement cérébral. Par la suite, les perceptions déjà interprétées sont catégorisées, classées et enregistrées dans de multiples groupes neuronaux, chacun pouvant en enregistrer plusieurs et chaque perception pouvant être enregistrée en plusieurs lieux.

Par ailleurs, l’homme n’a que des souvenirs assez fragmentaires; et de plus, il peut oublier quelque chose pendant des années et s’en souvenir tout à coup.

Les ratés de la mémoire

Afin de vérifier la théorie de la localisation des fonctions dans le cerveau, Freud, l’inventeur de la psychanalyse, fut le premier à étudier les imperfections de la mémoire. Ainsi, il parvint à montrer comment un état émotionnel ou affectif peut favoriser ou au contraire empêcher la résurgence d’un souvenir. Il inventa d’abord l’inconscient comme une réserve de pensées et de souvenirs que la conscience repousse, car elle ne peut les accepter; mais, elle ne les efface pas pour autant puisque, dans un contexte particulier, ils peuvent réapparaître. C’est ce qu’il appelle le refoulement. Pour cela, un sentiment, mais aussi une couleur ou une odeur peuvent faire resurgir un monde que l’on croyait disparu.

Inversement, un mot, un nom en particulier, peut être impossible à retrouver pendant un temps donné parce qu’il est associé à un autre mot ou à une pensée que notre conscience ne peut accepter. A peine notre conscience se détourne-t-elle de la recherche de ce nom qu’il resurgit brutalement. Il est donc conservé par le cerveau qui ne le «libère» que dans certaines conditions. Il va sans dire que le cerveau est un grand ordinateur qui emmagasine les informations données par la perception, et toute perception du monde extérieur est comparée aux données déjà enregistrées et stockées à son tour.

Néanmoins, pour I. Rosenfield, ce serait plutôt le contraire qui se produirait en réalité. Selon lui, ce que nous percevons dépend de ce que nous savons déjà et du contexte dans lequel nous le percevons. A titre d’exemple, il indique que c’est parce que nous savons déjà ce qu’est un train que nous voyons passer un train. De même, c’est parce que nous assistons à une discussion animée que nous percevons un geste violent.

A cet effet, on pourrait se laisser aller à des interrogations que suscite cette version de la mémoire. Comment expliquer que les perceptions soient si différentes d’une personne à une autre ou comment reconnaître tel ou tel objet que l’on n’a jamais vu.

Un passé réinventé

Rosenfield soutient en soulignant que le cerveau n’enregistre pas telles quelles les données du monde extérieur, mais les interprète, les classe, les catégorise de façon extrêmement complexe. La mémoire est alors une reconstitution et une adaptation permanentes des expériences passées et présentes, non une simple « sortie » d’une donnée enregistrée. Tel souvenir qui nous apparaît dans toute sa fraîcheur est en fait une réinvention effectuée à l’instant même à partir de la situation présente, qui utilise ces éléments du passé ainsi réaménagés.

Aussi, Gerald Edelman ne s’est-il pas penché sur cette conception révolutionnaire de la mémoire dans sa théorie connue sous le nom de «darwinisme neuronal».

Une réalité à convenance particulière

Il y a donc lieu de convenir qu’il n’y a pas une réalité du monde extérieur donnée, enregistrée et reproductible dans sa vérité première, mais un réaménagement permanent où le passé conditionne le présent et le présent recrée le passé dans une sorte de mot perpétuel propre à chaque individu. Et I. Rosenfield de conclure dans son ouvrage intitulé « L’inventeur de la mémoire, le cerveau nouvelles donnes »: « la théorie de la sélection des groupes de neurones d’Edelman s’oppose à ceux qui prétendent que la science considère les hommes et les animaux comme des machines reproductibles et qu’elle ne s’intéresse guère aux qualités uniques des individus et aux origines. C’est pour l’humanisme le meilleur rempart ».

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