user_images/287493_fr_suite101.jpg

ANNABELLE RENOU

Publié dans : Les articles Religions & Ésotérisme de Annabelle Renou

Le mythe de Lilith

Lilith ou la féminité diabolisée

Très souvent associé à celui du péché originel, on a souvent considéré que le mythe de Lilith tel qu'il est parvenu jusqu'à nous était établi tel quel depuis la plus Haute Antiquité. Certains lui attribuent une ancienneté de quatre mille ans, voire plus encore (1). Réputée pour être mère des démons, reine de la nuit, première femme d'Adam ou compagne du Diable, la figure de Lilith semble rassembler tous les aspects moralement réprimés de la féminité. Mais elle a inspiré des propos parfois tellement infondés et fallacieux qu'on se doit de rappeler quelques éléments qui pourront faire la lumière sur des ombres trop tenaces.

La première Eve

Bien que l'on doive affirmer le contraire, on considère traditionnellement que la première femme, Eve, fut la seule responsable du péché.

Alors pourquoi élaborer en plus cette figure démoniaque qu'est Lilith ? Car quoiqu'on ait pu en dire, il n'y a rien, dans les textes des civilisations anciennes, qui puisse nous permettre d'affirmer l'existence de cette Lilith, compagne du premier homme, condamnée par la puissance divine à errer dans la nuit pour s'être rebellée contre son compagnon et finir dans les bras du Diable. Dans l'ensemble des croyances de l'Antiquité, il n'y a rien de comparable avec les dimensions morales et cosmiques qui ressortent du mythe de Lilith tel que nous le connaissons de nos jours. Contrairement à une opinion assez répandue, le personnage de Lilith n'a jamais existé dans les tablettes de l'Epopée de Gilgamesh (dans l'épisode de l'arbre d'Innana, la créature évoquée n'est qu'une sorte de fantôme malfaisant). Elle n'a jamais été connue pour être la première mère ou la compagne du démon, et n'a jamais fait l'objet d'un culte en conséquence. Prétendre que la figure de Lilith est rattachée à celle de l'antique Déesse-Mère relève du charlatanisme et de la manipulation.

Il en va de même avec les références bibliques. En invoquant les Saintes Ecritures, on fait usage d'arguments d'autorité au détriment d'une compréhension sincère et d'une recherche authentique. Car il n'y a rien dans la Bible qui pourrait nous éclairer : le mythe d'Adam et Eve n'évoque absolument aucune créature comparable à la célèbre succube. Quant à la référence à Isaïe 34,14, on oublie trop souvent qu'elle ne vaut qu'avec la Torah, le texte hébraïque de l'Ancien Testament fixé par les rabbins entre le VIIIe et le XIe siècle ap. J.C. Ce texte est différent de celui plus ancien des Manuscrits de la Mer Morte (-IIe / IIe siècle) et qui semble être la base sur laquelle la Septante et la Vulgate (2) ont été élaborées. De fait, dans le Grand Rouleau d'Isaïe, l'expression hébraïque utilisée n'est pas "lilith" mais "liliouth", un nom commun féminin pluriel, littéralement "les lilis" (les "lamias" dans la Vulgate).

On ne doit pas s'étonner que le texte biblique soit passé de "liliouth" à l'expression personnifiée "Lilith" puisque c'est manifestement sous l'influence du Talmud et de l'ensemble des traditions rabbiniques que le célèbre mythe va se constituer. L'exemple le plus frappant de cette volonté de diabolisation se situe dans un enseignement du célèbre Livre de la Splendeur, ouvrage majeur de la mystique juive. En 34b, Rabbi Hiya, voulant démontrer que la femme d'Adam n'était pas une "aide", un "soutien", affirme que la lettre hébraïque "sameck" (qui signifie "soutien" en hébreu) apparaît pour la première fois en Genèse 2,21. Si cet enseignement peut faire sens chez nombre de passionnés de Kabbale, il faut rappeler que c'est là un discours complètement caduque, puisque ladite lettre apparaît déjà dans les versets 11 et 13 du même chapitre.

Reine de la nuit ?

Fabriquer ainsi des arguments d'autorité en convoquant à tort les Ecritures, antidater, mésinterpréter les anciens mythes et des documents souvent lacunaires : tout cela relève de l'artifice, d'une entreprise morale scandaleuse, une diabolisation massive qui imprègnera toute la culture occidentale.

Nous ne comptons plus aujourd'hui les références culturelles qui évoquent le personnage de Lilith comme Reine des créatures malfaisantes de la nuit (démons, vampires, loups-garous etc.).

Cet aspect, ainsi que le précédent (première Eve), est particulièrement important, par exemple dans la célèbre série "True Blood" ; mais là encore, il y a eu bien des égarements.

On affirme souvent un lien étymologique entre le nom de Lilith et le mot "nuit", en hébreu "layla", comme sur Wikipedia (3).

Mais il y a là aussi une confusion qui réclame une mise au point. En effet, il semble plus vraisemblable que l'hébreu "layla" vienne directement de "lel", divinité de la Nuit, connue dans tout le monde ouest-sémitique ancien, et dont le compagnon cosmogonique est "Yawm", c'est-à-dire le "Jour".

Les expressions hébraïques "lili", "liliouth", "lilith" tirent leur étymologie de l'akkadien lil-itu, lui-même tiré du sumérien Lil²(-LA) (4), signifiant "vent, souffle, esprit".

L'influence du mythe jusqu'à nos jours

C'est par accumulation d'imprécisions, d'associations et d'identifications à tout va que Lilith deviendra la compagne de Lucifer, symbole de l'ange qui délivre l'homme des chaînes du pouvoir divin.

Tous ces apports, du fait d'une redécouverte des cultures anciennes, ont beaucoup inspiré les littérateurs et les poètes. C'est tout cela, et nous savons à quel point la littérature du XIXème siècle fut féconde, qui va façonner le visage de la Lilith que nous connaissons aujourd'hui, et qui va lui conférer sa notoriété dans le folklore occidental.

Nulle part dans les légendes sur le vampirisme on évoque une Lilith ou reine-succube dominant les êtres nocturnes, et aucun document en rapport avec notre succube n'en fait état comme étant initiatrice d'une race de suceurs de sang et de non-morts.

D'une certaine manière, nous pouvons dire que Lilith a servi de défouloir. Que ce soit chez les religieux, qui l'ont vu comme justifiant l'image dégradante qu'on a véhiculée de la femme, ou les libre-penseurs, qui se sont drapés dans ses symboles pour ériger des discours politiques ou idéologiques ; tout cela ouvre la voie à nombre de nouvelles croyances dans lesquelles s'exaltent les praticiens des arts réputés magiques, ainsi les différents aspects du mythe de Lilith ont constitué des outils de manipulation et de diabolisation.

Conséquemment, on a saccagé les croyances anciennes pour imposer dans la pensée collective cette image de la femme fautive.

Au fond, nous pourrions considérer que ce qui ressort de cette figure mythologique, c'est tout simplement cette part de la féminité qui échappe à la psychologie masculine dominante. A travers cette figure terrifiante, la pensée dominante patriarcale a trahi un sentiment profond de peur, d'angoisse, mais aussi une volonté de puissance et de contrôle frénétique, qui laisse voir, peut-être, un sentiment de faiblesse inavoué.

(1) M.Bitton, dans son article "Lilith ou la première Eve, un mythe juif tardif", p.113 §1, remonte à "4 millénaires avant J.C." (!)

(2) La Septante est la version grecque de l'Ancien Testament, datée du IIe siècle av. J.C. ; la Vulgate est la version latine de Saint Jérôme, fixée au IVe siècle ap. J.C.

(3) cf. la rubrique Discussions de l'article "Lilith", partie "modifications générales", on trouvera des

informations plus poussées sur le site Lilith Team.

(4) retranscription du glyphe cunéiforme correspondant.

À propos de l'auteur

user_images/287493_fr_suite101.jpg

ANNABELLE RENOU

  • 3

    Articles
  • 3

    Séries
  • 0

    Abonnés
  • 0

    Abonnements

Poursuivez la discussion!