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ANNABELLE RENOU

Publié dans : Les articles Culture de Annabelle Renou

Manuel Pratt, le comédien jouant sur un fil

Exerçant son art depuis 25 ans, censuré par les grands médias, qui est ce personnage visible uniquement sur scène ?

L'œil vif et la langue bien pendue

Manuel Pratt a commencé sa carrière en 1988, après avoir travaillé dans des domaines très différents auparavant. Il a été courtisé par certains médias à une époque, mais ces derniers l'ont rejeté par la suite, ne voulant assurément pas d'un homme n'ayant aucun tabou dans son discours. Pratt peut mettre mal à l'aise certes, mais il le fait avec intelligence et discernement sur le monde qui l'entoure. Il n'est pas un habitué de la langue de bois et ça dérange. Cependant, il est difficile de parler de lui sans redouter de fausser le discours qu'il souhaite faire passer.

Interprète talentueux

Ce comédien fait partie de ceux qui possèdent le talent de pouvoir faire rire ou pleurer selon ce qu'il interprète. Il ne se contente pas de faire s'esclaffer ou grincer des dents son public lorsqu'il évoque des sujets d'actualité avec son sourire narquois mais s'essaie également à des registres beaucoup plus sombres.

Entre ses pièces humoristiques et celles abordant des sujets plus graves, il y a un gouffre que son talent parvient à effacer.

A contrario de certains artistes, Pratt ne cède pas à la facilité lorsqu'il a des choses à dénoncer (et ce n'est pas ce qui manque le concernant).

Il le fait de manière totalement désintéressée et sincère ; cela semble être son cheval de bataille : avoir le même discours sur scène et dans la vie, ne pas se créer de personnage avec lequel il acquerrait une visibilité et notoriété ne lui ressemblant pas.

Par conséquent, lorsqu'il joue un détenu des couloirs de la mort, Manuel Pratt s'efface derrière le condamné, mais reste fidèle à ses opinions. Là est tout son talent : il incarne un tout autre personnage pour les besoins de la mise en scène, mais avec un texte au diapason de ses idées et de ce qu'il veut dénoncer.

Un théâtre documentaire invitant à une introspection

Pour sa pièce "Couloir de la mort", Manuel Pratt s'est personnellement investi afin de rendre son texte le plus juste possible.

Ainsi, il a entretenu une correspondance pendant plusieurs années avec un détenu américain (Gérald S.), puis l'a rencontré quelques mois avant son exécution.

Subséquemment, par cette prise de contact, il a su mettre en scène une pièce où il joue seul, vêtu d'un simple uniforme de détenu, orange, avec pour seul décor une chaise et une boîte d'allumettes.

De cette façon, Pratt a pu faire témoigner tous ces hommes, qui eux n'avaient plus le temps ni droit à la parole.

Plus qu'un simple témoignage de ces personnes qui, pour une raison ou une autre, se sont retrouvées à attendre une mort programmée au nom de la Justice (et ce, dans des conditions de détention terrifiantes), il y a une réelle prise de position, absolument sans faille, sans que Pratt ne s'érige en juge ou défenseur de ces hommes.

Il se demande lui-même où est la pire cruauté : celle des condamnés ou celle de ceux qui vendent des miniatures de chaises électriques "souvenirs" en se frottant les mains ? Bonne question.

Puis pour "Algérie Contingent 56", il a sillonné les routes de France, afin de rencontrer d'anciens appelés ; encore une fois, la démonstration est magistrale, la leçon est cruelle mais importante. Qui peut affirmer ce qu'il aurait fait ou non dans cette "sale guerre" ?

Nous savons très peu de choses sur ce que nos grands-pères ou pères ont vu ou fait dans ce pays, le tabou reste intact ; Pratt a réussi à faire parler ces derniers et se demande avec nous, si nous n'aurions pas nous aussi commis des atrocités en étant au coeur de l'absurdité de la guerre.

Avec deux autres comédiens, Jean-Marc Santini et Khalida Azaom, il nous renvoie à l'époque de l'Algérie française : deux appelés français, l'un obéit aux ordres sans se poser trop de questions, l'autre se demande surtout ce qu'il fait là et tente en vain de se rebeller, puis une femme algérienne, raconte la souffrance de son peuple.

Un spectacle dur mais juste dans ses questionnements.

Malgré son image de trublion, on voit ainsi que l'oeuvre de Manuel Pratt n'est pas que drôlerie. C'est aussi un homme qui cherche à comprendre l'humain en son ensemble, comme en témoignent ses autres pièces telles que "Love me tender" ou bien "Evadé d'Auschwitz".

Qu'elle soit dans le rire ou la gravité, la perspective de son questionnement reste la même.

Persona non grata

Pourquoi est-il banni des grands médias ? La question est légitime, le talent étant en général porté aux nues.

Cela étant dit, Manuel Pratt ne joue pas du tout dans la cour des artistes consensuels, la subversion lui colle mieux à la peau. Comme dit précédemment, il dérange. Il ne garde pas sa langue dans sa poche dès lors qu'il s'agit de dénoncer un fait qui lui semble injuste, absurde, etc.

Humain, trop humain Manuel Pratt ?

Si sa plume se veut de s'indigner des faits d'actualité, c'est qu'il y a des convictions bien ancrées derrière. C'est pourquoi, la scène lui sied le mieux, il n'est pas bridé et dit ce qu'il souhaite. Le public sera réceptif ou non et donnera selon son bon plaisir.

Il fait fi de la censure dans ses one man show et s'attire par là quelques ennuis. Conséquemment, on ne l'entend ni ne le voit à la radio ou à la télévision ; il n'est pas complaisant, ne s'interdit rien, il appuie là où ça fait mal : les handicapés, les intégristes, les tueurs en série, les politiques, les beauf', etc. Il n'épargne personne (pas même lui) et les âmes sensibles seront échaudées par ses propos.

Son ton corrosif peut être salvateur, car à ne rire de rien, il ne reste plus que les larmes.

Du théâtre pour tous

Pratt ne veut pas jouer les martyrs, il tient tout simplement à sa liberté de parole, il n'ira pas quémander auprès des mêmes qui l'ont rejeté afin de jouir d'une meilleure visibilité dans son art ou d'un compte en banque plus garni.

Il a une éthique et n'en déroge pas, à ses risques et périls, il se fait payer au chapeau parce que pour lui tout le monde a le droit de se détendre sans que les moyens financiers ne soient un frein.

Pour paraphraser Coluche, Manuel Pratt est un de ceux capables du meilleur comme du pire, mais dans le pire c'est lui le meilleur.

Alors, Pratt, féroce par excès d'humanisme ? Vous le saurez en allant le voir sur scène ou au hasard d'une rencontre...

Son site officiel : http://www.manuelpratt.net/

Les dates de sa tournée : http://www.manuelpratt.net/pages/Dates_des_prochains_spectacles-776980.html

À propos de l'auteur

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