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ANNE MOREL

Publié dans : Les articles Politique Société & Médias de Anne Morel

Erreurs judiciaires : le parcours du combattant des victimes

Après quinze ans à clamer leur innocence, Abderrahim el-Jabri et Abdelkader Azzimani vont avoir droit à un nouveau procès

En décembre 1997, lorsque l'on découvre le corps lardé de 108 coups de couteau d'Abdelaziz Jhilal, 22 ans, deux hommes, Abderrahim el-Jabri et Abdelkader Azzimani sont immédiatement soupçonnés du meurtre. Ne lui ont-ils pas livré 5 kg de cannabis que Jhilal, qu'ils ont cherché ostensiblement dans toute la ville, a "omis" de leur régler ? Et puis il y a ce témoin, Errol Fargier, qui est certain de les avoir vus a proximité du lieu du crime. Peu importe que Fargier change à plusieurs reprises sa version des faits jusque devant la Cour d'assises, les juges ont trouvé les "coupables idéaux".

Portrait du coupable idéal

Le "coupable idéal", selon Jean-Marc Florand, avocat au barreau de Paris ? qui défendit en son temps Patrick Dills, accusé du meurtre de deux jeunes enfants en Moselle en 1987 ? , c'est celui qui a déjà quelque chose à se reprocher (el-Jabri et Azzimani sont des dealers, Dills a menti sur son emploi du temps pour ne pas avouer qu'il était en train de fouiller les poubelles, Jean-Marc Deperrois, dans l'affaire de la Josacyne empoisonnée, a une maîtresse...), qui se défend mal (Omar Raddad ne parle pas très bien français) et surtout, surtout, il est poursuivi par un incroyable "manque de pot". C'est celui qui est, en quelque sorte, la mauvaise personne qui se trouve au mauvais endroit et au mauvais moment...

Dans cette affaire, les deux hommes sont donc condamnés une première fois en 2003 à vingt ans de prison pour meurtre. Dans la salle, c'est l'émeute, les gens se battent, le jury est rapidement évacué. Les condamnés font appel, mais, en 2004, la peine est maintenue, pour "complicité" de meurtre cette fois.

En prison, les deux hommes continuent à se battre, en utilisant toutes les voies de droit. El-Jabri écrit à la Juge d'application des peines : "Qu'est-ce qu'il se passe quand le système prive de sa liberté l'innocent qu'il était censé protéger?"

L'accusation s'est appuyée sur les seules déclarations de Fargier, témoin pourtant peu fiable. Elle n'a aucune preuve matérielle. "Plus le dossier est mince, plus elle [la Justice] a tendance à en faire des tonnes", raconte Roger-Marc Moreau, le détective qui assiste el-Jabri depuis plus de dix ans, et qui avait déjà travaillé sur l'affaire Raddad. Il décide de pousser Fargier dans ses contradictions. En 2008, le témoin reconnaît publiquement avoir confondu el-Jabri avec un autre homme.

L'avocat général engage une première demande de révision devant la commission de révisions des condamnations pénales ? émanation de la Cour de cassation ? , mais sans succès : il manque un "nouvel élément" qui permettrait de blanchir les deux accusés.

Une succession de "miracles"

Il se produit alors ce que l'on peut appeler un "miracle" : un des avocats des deux hommes croise la greffière du Tribunal de Montpellier qui l'informe que les scellés de cette affaire vont être détruits. On empêche leur destruction, on extrait des traces d'ADN relevées sur la scène du crime, traces qui sont versées en 2010 au fichier national. Elles correspondent à celui d'un manutentionnaire de 30 ans, dont les empreintes ont été relevées lors d'une simple enquête sur des vols à l'étalage commis par le personnel d'un supermarché , et qui n'était même pas impliqué dans la procédure qui a suivi.

Il aura donc fallu un "double miracle", selon les termes utilisés par un des avocats des accusés, pour que l'on puisse enfin prouver leur innocence. Le vrai coupable est interrogé, il avoue et donne le nom de son complice.

Seulement 9 révisions depuis 1945

À l'issue d'une deuxième demande de révision, El-Jabri et Azzimani ont obtenu, le 2 juillet dernier, le "sésame" de la commission de révision, et la Cour de révision vient de casser leur condamnation. Le parcours du combattant n'est pas encore terminé cependant : les deux hommes ne seront déclarés innocents qu'à l'issue d'un nouveau procès. Le procès en révision de Marc Machin, qui a purgé sept ans de prison pour le meurtre d'une femme au pont de Neuilly commis par un autre, s'est tenu en décembre 2012. Avec el-Jabri et Assimani, c'est seulement la 9e révison qui aboutit depuis 1945.

"Peut-on sortir debout des assises?" est une des questions qui a un jour été posée à de jeunes avocats dans un concours d'éloquence. On ne sait pas ce que les orateurs ont répondu ce jour-là à une question en apparence loufoque. Abderrahim el-Jabri et Abdelkader Azzimani auraient pu leur souffler une partie de la réponse : le premier jongle avec les les récépissés de titre de séjour de trois mois (il est Marocain), le second souffre d'un eczéma chronique. Ils peinent à retrouver une vie normale et attendent de pied ferme "le procès du procès". Un temps ils ont évoqué la possibilité de poursuivre l'État pour dysfonctionnement de la Justice. De ces années de combat, el-Jabri ne tire qu'une conclusion: "Tant que la Justice sera celle des hommes, il y aura des erreurs."

À propos de l'auteur

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ANNE MOREL

Correctrice-rédactrice avec une formation initiale en droit
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