Allemagne/Turquie : je t'aime, moi non plus

Erdogan à Berlin le 1er novembre dernier était-il en campagne ?

Le moins que l'on puisse dire, c'est que la visite officielle du Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan à Berlin les 1er et 2 novembre n'a pas retenu l'intérêt des médias français... Il est vrai que le but de cette visite était avant tout de commémorer le 50e anniversaire de l'accord germano-turc sur le recrutement de main d'œuvre, a priori cela ne concernait pas la France. Sauf que le Premier ministre turc en a profité pour réitérer son appel à l'entrée de la Turquie dans l'Union européenne.

L'Allemagne et les « travailleurs invités »

La chancelière Angela Merkel a toutes les raisons de redouter les visites du Premier ministre turc. Le Nouvel Obs (un des rares à avoir évoqué le 1er novembre berlinois de M.Erdogan) rapporte les propos du journaliste turc Ertugrul Ozkok dans une tribune publiée par le journal Bild : " J'ignore ce que la chancelière Merkel pense du déplacement d'Erdogan, mais je ne pense pas qu'elle soit particulièrement réjouie... Le dernier voyage d'Erdogan a laissé derrière lui une ' terre brûlée psychologique '. Il s'est présenté devant un stade rempli de Turcs comme s'il était leur chancelier et leur a parlé d'assimilation. Merkel ne peut en avoir gardé un bon souvenir, et ce souvenir est encore frais ."

L'accord germano-turc a été signé le 30 octobre 1961. Berlin-Ouest est alors encerclée depuis deux mois par le mur érigé par la RDA. L'Allemagne de l'Ouest, en plein boom économique, a besoin de main d'œuvre. Après avoir recruté en Italie ou en Grèce, elle s'est tournée vers la Turquie. Sur les 2,65 millions de travailleurs turcs qui tentent leur chance auprès du bureau de recrutement basé à Istanbul, seuls 650 000 obtiennent un poste en Allemagne.

Double nationalité et intégration

Ces travailleurs sont considérés comme des « travailleurs invités » (Gestarbeiter) : une fois leur mission accomplie, ils devront retourner chez eux, et l'Allemagne ne se soucie pas de leur intégration. Les écoles offrent même des cours de turc à leurs enfants pour mieux les préparer au retour. Mes ces « invités » sont pour la plupart restés. Et l'absence de politique d'intégration a eu des conséquences désastreuses. Aujourd'hui par exemple, seuls 16% des majeurs d'origine turque ont l'équivalent allemand du bac. Par ailleurs, les Turcs vivant en Allemagne acceptent difficilement que le code de la nationalité les oblige entre rester Turc ou devenir Allemand, et sur les 3 millions de personnes d'origine turque vivant en Allemagne aujourd'hui, moins d'un tiers a opté pour la nationalité allemande... Rejeter leur culture, leur langue d'origine, ce serait pour eux de l'assimilation, pas de l'intégration.

Erdogan pense à ses électeurs

Erdogan a appelé la chancelière Merkel à changer d'avis sur la question de la double nationalité et en a profité pour réitérer son appel à l'entrée de la Turquie dans l'UE. Mme Merkel a répondu qu'il n'y avait pas de lien de cause à effet entre intégration et double nationalité, et sur l'adhésion à l'UE, elle a gardé le silence. On la sait plus attachée à l'idée d'un partenariat , tout comme ses homologues français et autrichien.

Pour Erdogan, l'entrée de la Turquie dans l'UE serait un moyen de faire avancer l'intégration des Turcs en Allemagne. Mais sa façon de faire n'a pas été du goût des observateurs allemands, qui le soupçonnent d'avoir profité de sa visite à Berlin pour plaire aux partisans de la ligne dure dans son pays.

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