Comment le rêve du Comte de Pourtalès a tourné au cauchemar

L'histoire tragique du bagne pour enfants de la plus belle des îles d'Or
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Lorsque le 5 août 1850, Louis Napoléon Bonaparte promulgue une loi visant à instaurer des Centres d'éducation et de patronage pour jeunes détenus, son but est louable : s'il veut débarrasser les villes des délinquants, orphelins ou vagabonds mineurs, il veut aussi leur éviter la proximité des criminels endurcis et leur permettre d'apprendre un métier, par le biais d'une éducation sévère. Cela donne une idée au comte Henri de Pourtalès, ami de Napoléon III, qui rachète en 1855 l'île du Levant, la plus sauvage et la plus belle des îles d'Or au large du Lavandou, et y fait bâtir un château et une colonie pénitentiaire. En janvier 1861, il reçoit une autorisation officielle d'accueillir de jeunes bagnards et le gouvernement impérial lui accorde une allocation de 0,75 francs par jour et par forçat. La colonie agricole de Sainte-Anne , du nom de la patronne des marins, va pouvoir ouvrir. Elle a été prévue pour accueillir 200 à 300 jeunes bagnards. L'île offre des ressources intéressantes : on y récolte le fruit des arbousiers, que l'on distille, les souches de bruyère servent à la fabrication de pipes, on y pratique l'apiculture et la colonie dispose d'un four à chaux et d'un four à briques. À première vue, l'endroit est idyllique...

Des bagnards âgés de 6 à 20 ans

Il existait à l'époque 32 colonies en France et seule celle d'Ajaccio – colonie pénitentiaire de Saint-Antoine – avait la vocation de colonie disciplinaire, où étaient envoyés les plus mauvais éléments. Sainte-Anne ne devait recevoir que de simples vagabonds, des mineurs agissant « sans discernement » ou victimes de violences paternelles. En 1861, une quarantaine d'enfants – ils ont entre 6 et 20 ans – venant de toute la France embarque dans un vapeur à Toulon, après avoir parcouru environ 850 km à pied... Sur place, les gardiens – tous des sous-officiers qui se montrent durs avec les enfants – organisent les dortoirs en fonction des âges. Le travail est réparti, il y a 400 hectares de terrain exploitable et fort à faire. Les plus grands martyrisent les plus jeunes qui deviennent des «espis» (espions) à la solde des gardiens. L'anarchie et la haine s'installent, les enfants se plaignent d'être mal nourris, exploités...

Une première insurrection se produit dès mai 1862, et des militaires de l'île de Port-Cros sont appelés en renfort. Le rêve du Comte de Pourtalès n'en finit pas de tourner au cauchemar. Les enfants meurent de faim, d'épuisement ou de maladie. Les corps sont enterrés dans un charnier au-dessus de la colonie et l'odeur est pestilentielle. À l'infirmerie, il n'y a ni assez de personnel, ni assez de médicaments. L'aumônier de la Comtesse de Pourtalès fait subir des attouchements à certains enfants.

Une insurrection meurtrière

Le 28 septembre 1866, 65 nouveaux détenus sont envoyés sur l'île, ils viennent de la colonie Saint-Antoine d'Ajaccio. Saint-Antoine a voulu disperses ses "pensionnaires" et le Levant en a récupéré certains pour augmenter l'allocation offerte par le gouvernement. Ce ne sont pas des vagabonds mais des voleurs, des incendiaires, des assassins. Leur arrivée porte les effectifs de Sainte-Anne de 223 à 288 enfants. Tout est en place pour une nouvelle insurrection. Les nouveaux arrivants se plaignent du manque de nourriture, des horaires de travail... Le 2 octobre, à la tombée de la nuit, un groupe d'insurgés, armé d'outils divers, décide d'aller piller le château du Comte, absent ce jour-là. Il commence par défoncer neuf cachots et s'attaque à la réserve. Les neuf gardiens, le directeur, sa famille et l'aumônier prennent la fuite sur un bateau, livrant les enfants à eux-mêmes. Dans la réserve, il y a des vivres et... de l'alcool. Les plus vieux autorisent 14 plus jeunes à entrer. Ce sont des « espis » que l'on veut punir. On met le feu au bâtiment. Les 14 jeunes bagnards vont périr dans l'incendie. Les flammes se propagent au pénitencier, et tout va brûler jusqu'à l'arrivée d'un régiment d'infanterie et de deux brigades de gendarmerie le 4 octobre au matin. Seize jeunes bagnards vont être jugés en janvier 1867 devant la Cour d'assises de Draguignan. Quatre seront condamnés aux travaux forcés à perpétuité. En novembre, les derniers prisonniers sont dispersés entre différentes prisons. C'est la fin du rêve du Comte de Pourtalès.

En 1999, Claude Gritti , ancien garagiste devenu pêcheur, découvre l'existence du pénitencier, écrit un livre et décide de faire ériger une stèle à la mémoire des jeunes forçats qui y sont morts : 10 % des effectifs totaux ont péri à la colonie Sainte-Anne.

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