La légende du logo d'Apple: de Newton à Alan Turing

A-t-on voulu rendre hommage à un génie des mathématiques ?
16 Juin
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Ceux qui s'intéressent à la Seconde Guerre mondiale ont forcément entendu parler d'Enigma. Inventée en 1919 par un ingénieur hollandais, cette machine à chiffrer électromécanique fut perfectionnée par un ingénieur allemand qui souhaitait la commercialiser. Il fit faillite, mais sa machine avait fini par intéresser les militaires; et les nazis s'en servirent pour communiquer avec leurs sous-marins, leurs bateaux et leurs troupes au sol... Trois mathématiciens polonais réussirent à casser le code de la machine et révélèrent ce qu'ils savaient, après l'invasion de la Pologne, aux Français et aux Britanniques... Ces derniers réunirent à Bletchley Park, au nord-ouest de Londres, à égale distance entre les deux plus prestigieuses universités du pays, Cambridge et Oxford, une équipe dont le but était de déchiffrer les messages allemands transmis grâce à Enigma. Les meilleurs mathématiciens, cruciverbistes et autres experts avaient été recrutés discrètement par le biais d'un prétendu concours organisé par le Daily Telegraph.

Un code «Ultra » secret

Il fallait absolument briser l'encodage de haut niveau imaginé par les Allemands pour mettre fin aux destructions, par leurs sous-marins, des navires chargés de ravitailler la Grande-Bretagne. On raconte que Churchill se faisait apporter tous les matins les rapports de Bletchley Park et ne pouvait se consacrer à d'autres tâches tant qu'il ne les avait pas parcourus. Quant à l'équipe, elle bénéficia de moyens énormes, les «bombes», les premiers ordinateurs conçus pour la cryptanalyse (ou déchiffrage du code).

Dans l'équipe chargée du décryptage se trouvait un véritable génie des mathématiques: Alan Turing. Né à Londres en 1912, il avait montré très jeune un don certain pour les chiffres. Diplômé du King's College de Cambridge puis de Princeton, il se révéla plus tard un des pionniers de l'Intelligence artificielle. Il était aussi – ce qui a une certaine importance dans cette histoire – passionné par les poisons et homosexuel.

La méthode utilisée pour casser l'encodage d'Enigma était appelée «Ultra». Elle permit aux Alliés de connaître les mouvements des sous-marins et navires allemands. Mais il fallait absolument que l'ennemi ignorât tout d'«Ultra», sans quoi il risquait de perfectionner encore son code. Lorsque, à la suite du déchiffrage d'un message, un bâtiment allemand était localisé et sa destruction décidée, les Alliés envoyaient un avion de reconnaissance qui était censé avoir repéré la cible, mais il arrivait aussi qu'on laissât partir un convoi allié en sachant qu'il n'arriverait jamais, parce que l'annuler aurait été prendre le risque d'alerter les Allemands. C'est encore «Ultra» qui permit de s'assurer que l'ennemi croyait à un débarquement possible, non pas en Normandie, mais dans le Nord-Pas-de-Calais, et nul doute qu'on doit la victoire en grande partie à l'équipe de Bletchley Park (le site a heureusement été sauvé de la destruction par d'anciens employés qui ont formé en 1991 une association pour le reprendre et créer un musée de l'Informatique inauguré en 1994).

La pomme de Turing ou celle de Newton?

La paix retrouvée, Turing retourna à ses travaux sur l'Intelligence artificielle à l'université de Manchester, mais il fut arrêté en 1952 pour homosexualité et sommé de se soumettre à un traitement... Humilié, il se suicida en juin 1954 en mangeant une pomme qu'il avait enduite de cyanure.

Par la suite, beaucoup crurent voir dans le logo d'Apple – une pomme croquée aux couleurs de l'arc-en-ciel – un hommage au génial mathématicien et à sa mort tragique. Il semble que cette légende trouve plutôt sa source dans un film britannique de Michael Apted, Enigma , tourné en 2001, dont le scénario était basé sur le roman éponyme de Robert Harris, publié trois ans plus tôt.

Apple a une autre explication pour le choix de son logo: la pomme est celle de la connaissance, et représente l'acquisition du savoir (le premier logo , dessiné par Ronald Wayne, représentait Isaac Newton sous un pommier). Par la suite, Steve Jobs, un des fondateurs de la société, souhaita ajouter au nouveau logo (proposé par Rob Janoff) les couleurs de l'arc-en-ciel pour démontrer la supériorité de l'Apple II.

La légende, pourtant, était belle.

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