Lionel Duroy : le chagrin, la colère et la ruine

Peut-on vraiment tout écrire, au risque de rompre avec ses proches ?
28 Août
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Lionel Duroy a fait de sa vie des romans, depuis le premier, Priez pour nous! , paru en 1990 (éditions Barrault). Journaliste, Duroy vient de perdre son travail. L'envie d'écrire un roman le tenaille depuis longtemps, il se retrouve au pied du mur, et couche sur le papier l'histoire d'une famille d'aristocrates désargentée, composée d'un père sans qualification particulière et sans grand courage, d'une mère qui nourrit des rêves de grandeur et refuse d'affronter la réalité, et de neuf enfants qui devront apprendre très tôt à se débrouiller tout seuls entre ces géniteurs irresponsables.

Une enfance calamiteuse entre des parents irresponsables

Cette histoire est en fait celle de Lionel Duroy (de son vrai nom Duroy de Suduiraut). Il n'a rien oublié de son enfance calamiteuse : les crises d'hystérie de sa mère; les mensonges de son père pour apaiser sa femme; les lettres d'huissiers qu'il fallait cacher; l'expulsion de l'appartement de Neuilly pour aller vivre dans une HLM de banlieue; les journées passées dans la voiture de son père, représentant de commerce, pour ne pas avouer à la mère que les enfants ont été chassés de l'école privée de Neuilly faute d'argent... et toutes les autres humiliations. Alors il écrit, tout. Le roman est publié, et ses frères et sœurs rompent avec Duroy, pour avoir porté à la connaissance du public une histoire qui selon eux leur appartient, et qu'ils n'ont pas forcément vécue de la même façon. L'auteur a beau leur expliquer que s'il ne publie pas ce livre, il en mourra, la fratrie de veut rien savoir. Pire encore, la porte se ferme aussi pour les enfants de Duroy, pourtant attachés à leurs cousins. Son fils n'a que six ans.

Écrire pour ne pas mourir

Duroy continue à écrire, et prête sa plume à d'autres pour rédiger leurs mémoires (Ingrid Betancourt, Farah Pahlavi, Sylvie Vartan, Mireille Darc, J.-M. Bigard et, plus récemment, Rachida Dati...). Mais il n'est pas encore débarrassé de son enfance. En 2010 paraît Le chagrin (éd. Julliard ) : Duroy parle d'" autobiographie ". Ainsi il a beau changer les prénoms, c'est bien sur son histoire qu'il revient. Il reprend des anecdotes déjà racontées dans Priez pour nous! , poursuit sur son adolescence, son mariage, son divorce – il n'hésite pas à raconter comment sa première femme l'a trompé avec leur architecte –, la rencontre avec sa nouvelle compagne... Duroy semble avoir définitivement choisi entre l'écriture et ses proches. Il ne voit plus ses frères et sœurs, des amis qu'il avait mis en scène dans un roman soit-disant de pure fiction se sont offusqués de s'y reconnaître, malgré tout il persiste à penser que l'écriture le fait tenir debout ...

Le livre de trop ?

Il poursuit donc, malgré les dégâts immenses. Et alors qu'il croyait avoir été un meilleur père pour ses enfants que son père pour lui, il découvre que son fils le hait et veut le lui faire savoir. Dans son dernier roman, Colères , il décrit cet affrontement, mais aussi l'éloignement de sa dernière compagne, avec laquelle il avait essayé de recréer une famille parfaite. Il a beau changer encore les prénoms, on sait désormais que c'est son intimité qu'il met en mots, au fil des pages. Invente-t-il sa vie ? Les interviews qu'il donne pour parler de ses livres montrent que son travail d'écrivain consiste surtout à trouver les mots pour décrire l'" indicible ".

Pourtant, avant l'affrontement, son fils l'avait en quelque sorte prévenu : il avait brûlé son autobiographie, sans explication, mais on peut comprendre qu'il ait été blessé de voir ainsi décrite une grand-mère paternelle qui s'était montrée plutôt tendre avec lui, ou révélée la liaison de sa mère avec un beau-père qu'il a fini par détester. Le chagrin l'a aussi privé de ses cousins. Et on peut se demander si Colères n'est pas le livre de trop, et si Duroy n'a pas fini par s'enfermer dans l'écriture au point de blesser ceux qu'il aime, comme il a été blessé lui-même par une mère qu'il jugeait incapable d'affection ou de reconnaissance.

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