« Présumé coupable » : le film indispensable qui ne changera rien

Vincent Garenq a filmé le calvaire d'Alain Marécaux, un des accusés d'Outreau
09 Sept

On sait tout de l'affaire d'Outreau, ou on croit tout savoir des dix-sept accusés, parfois incarcérés et finalement innocentés dans une sordide affaire de pédophilie. Vincent Garenq a été touché par le livre d'un des accusés, Alain Marécaux, qui a raconté sa descente aux enfers dans Chronique de mon erreur judiciaire ( Flammarion ), et il a choisi d'en faire un film. Grâce à la caméra, nous voilà placés non plus comme spectateurs mais dans la situation de l'accusé.

La culture de l'aveu

Alain Marécaux avait une vie plutôt tranquille, un métier, huissier de justice, une femme et trois enfants entre 13 et 6 ans. Un matin les policiers débarquent chez lui, lui passent les menottes ainsi qu'à sa femme, réveillent les enfants. Marécaux pense qu'il n'en a que pour quelques heures, et qu'il sera rapidement de retour chez lui. Son calvaire va durer quatre ans. Il est accusé par un couple qu'il ne connaît pas de viols sur mineurs, et le juge Burgaud n'attend rien d'autre que ses aveux (Ah ! La fameuse « culture de l'aveu » qui domine le droit pénal français !), le reste ne l'intéresse pas, au point qu'il n'est pas prêt à écouter l'avocat de Marécaux lorsque celui-ci pointe les incohérences du dossier, les erreurs de dates, les personnes accusées qui n'ont pas été inquiétées, etc. Les policiers, puis le juge, l'ont promis à Marécaux : s'il parle, tout s'arrangera pour lui! Pour avoir refusé d'avouer des crimes qu'il n'a pas commis, Marécaux connaîtra la prison, l'humiliation des fouilles, les décisions prises à la va-vite au parloir (il a vendu son étude, puis sa maison), l'impossibilité de suivre ses enfants (son aîné, brillant élève, sera peu à peu déscolarisé), la dérive de son mariage (sa femme l'a quitté). Il fera plusieurs tentatives de suicide et une grève de la faim (pour les besoins du tournage, le comédien Philippe Torreton a perdu 27 kilos). Son avocat lui demande de tenir jusqu'au procès, où finalement son accusatrice avouera qu'elle ne le connaît même pas et qu'elle n'a rien à lui reprocher... La justice refuse de reconnaître son incroyable dérive, et pour ne pas perdre la face elle le condamne à 18 mois avec sursis. Ce n'est que le 1er décembre 2005 qu'un verdict d'acquittement général sera prononcé.

Le film intéresse les politiques

On connaît la suite. Le juge Burgaud s'est vu infliger une simple «réprimande» par le Conseil supérieur de la magistrature, la sanction la plus légère parmi une échelle de neuf possibles. Quelques jours avant la sortie du film, on apprend qu'il a été nommé à la Cour de cassation, mais il ne s'agirait pas d'une promotion , seulement d'un changement d'affectation... Les accusés d'Outreau ont refait leur vie tant bien que mal. Marécaux a repris son travail d'huissier. De toutes les souffrances endurées, la plus terrible aura été de voir ses enfants « abîmés » par une justice aveugle. L'affaire n'a rien changé, et on sait que la justice est toujours susceptible de reproduire les mêmes erreurs. Le film, lui, pourrait bien servir d' argument dans la campagne électorale qui commence.

Pour Alain Marécaux, le 14 novembre prochain, cela fera exactement dix ans que l'affaire d'Outreau aura commencé. À compter de cette date, il se l'est promis, il ne parlera plus de cette affaire.

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