A Caen, sous les pavés de la place Saint-Sauveur

Il aura suffi d'un plan de réaménagement urbain et d'un diagnostic archéologique de routine pour que les Caennais renouent avec leurs racines normandes.

En grande partie détruite après le débarquement de 1944, la ville de Caen a heureusement conservé quelques vestiges de son riche passé : du château de Guillaume le Conquérant (1060 environ) à la maison des Quatrans (XIVe siècle) sans oublier l’abbaye aux Hommes et l’abbaye aux Dames, ni la quarantaine d’églises préservées des bombes. Mais l’histoire n’y a pas encore révélé tous ses secrets.

Place Saint-Sauveur

Au cœur de la ville ancienne, la place Saint-Sauveur est intacte. Bien connue des Caennais pour son traditionnel marché le vendredi, elle donne les autres jours une image peu authentique, envahie de voitures et parcmètres, surveillés par un imposant Louis XIV de pierre (1828, Louis Petitot) installé là après la Seconde Guerre mondiale.

De quoi oublier sans doute qu’aux XVIIe et XVIIIe siècles, la place du Vieux marché, appelée aussi place du Pilori, était le lieu des exécutions publiques.

La municipalité a décidé d’un nouvel aménagement du site qui deviendra quasi piéton fin 2012.

Priorité à l’archéologie

Tout réaménagement citadin est soumis à des contraintes préalables de diagnostic archéologique. "On effectue un diagnostic archéologique, et des fouilles par la suite, si le diagnostic s’avère intéressant" explique M.Fellier, de l’Institut national de recherches archéologiques préventives (INRAP ) cité par lemagazine Côté Caen (4 mai 2011).

Un simple contrôle de routine. Sans aucun lien assurément avec cette incitation anonyme déposée le 4 septembre 2009 sur le forum du site de Ouest France : "Amis caennais, creusez sous les pavés de la place Saint-Sauveur, vous y découvrirez peut-être la plage". Mais une procédure heureuse qui, en 2010, révélait de prometteuses découvertes. Sous les pieds des Caennais reposaient tout simplement leurs racines.

Le marché du XIIe siècle

Les premiers examens ont en effet révélé les traces d’un marché du XIIe siècle. "C’est très rare qu’une place qui était consacrée à un marché au Moyen Âge soit encore utilisée comme place du marché en 2011" indique B.Guillot, archéologue; "c’est la première fois que je rencontre ce cas" ( Côté Caen , 4 mai 2011).

La certitude de l’existence d’un marché sur les lieux depuis le XIe siècle pourra ainsi s’appuyer sur des indices concrets.

Depuis le 2 mai 2011, ce sont donc les mains des archéologues et de leurs stagiaires qui grattent et fouillent sous les pavés de la place, sous l’œil de pierre de Louis XIV. De nouveaux vestiges sont espérés.

La Normandie de l’époque

La Normandie, territoire conquis par les Vikings, voit le jour comme duché reconnu par le roi de France en 945. Au XIe siècle Guillaume de Normandie, devenu Guillaume le Conquérant et roi d’Angleterre après la bataille d’Hastings en 1066, règne sur la Normandie.

Au XIIe siècle, le duché est aux mains des Plantagenêts . Geoffroi V, comte d'Anjou, épouse en effet Mathilde, petite-fille de Guillaume et héritière du trône d'Angleterre, avant de conquérir la Normandie en 1144. Leur fils Henri est couronné en1154. La Normandie devient une province française en 1204.

Les indices d’un marché du XIIe siècle sur la place évoquent donc le passé troublant des habitants de la région: une époque où les Normands n'étaient pas encore français mais où les Anglais, d'une certaine façon, étaient normands.

Une émouvante découverte qui tisse un lien nouveau entre les Caennais du XXIe siècle et leurs lointains ancêtres normands; une image qui réanime l’identité d’une région.

Quelques mètres plus loin

Sous le parvis de l’église du vieux Saint-Sauveur, dans le dos du Louis XIV de pierre, les archéologues ont fait une autre découverte, lors de leur diagnostic préventif. Une trouvaille tout aussi fascinante puisqu’il s’agit d’un cimetière d’enfants datant du XVIe ou XVIIe siècle.

Les tombes des petits, majoritairement âgés de moins de 3 ans, sont en très bon état. Elles contiennent des fragments de tissus et des épingles de bronze, utilisées à l’époque pour les linceuls. Les squelettes portent des traces de carences et de soins qui évoqueraient l’idée d’un cimetière d’hôpital.

Il appartiendra aux historiens d'expliquer "pourquoi ces enfants se trouvent là et qui ils étaient" (B.Guillot, interview du 2 mai ). Le mystère reste entier.

L’église Saint-Sauveur

L’église du "Vieux Saint-Sauveur" ou "Saint-Sauveur du marché" date, pour ses parties les plus anciennes, des XIe et XIIe siècles.

Comme toute église, elle devait être entourée d’un cimetière qui aurait été déplacé en 1698 pour agrandir la place. L’extrémité ouest de la place Saint-Sauveur (un cul-de-sac nommé "le Coignet aux brebis") était occupée par un cimetière de Huguenots à cette époque.

L’église, en tant que lieu de culte, fut fermée en 1791. Au XIXe siècle, elle devint une halle aux grains, puis une halle au beurre. Les Caennais qui l’ont connue jusque dans les années 1960 se souviennent sans doute de cet espace étonnant où l’on vendait crème, beurre et œufs dans une atmosphère moyenâgeuse. Ceux-là seront peut-être encore plus sensibles aux nouveaux mystères révélés par le site.

Vers d’autres découvertes ?

Après les fouilles sur la place, démarrées le 2 mai, les archéologues concentreront leurs recherches sur le cimetière de l’église, entre juin et août. Un rapport scientifique et un ouvrage destiné au public seront alors publiés. De quoi satisfaire la curiosité et l’imagination déjà en action des descendants de Guillaume… Même si, pendant ce temps, les opposants au projet de réaménagement continueront sans doute d’exprimer leur mécontentement face à ceux qui pensent qu’un tel site méritait mieux qu’un parking.

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