Éducation de l'enfant sourd: une nouvelle méthode audio-verbale

La thérapie auditive verbale (AVT), hostile à toute aide visuelle dans la communication avec l'enfant sourd, ne fera sans doute pas consensus.
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L'AVT ou "Auditory-Verbal Therapy" gagne la France sous le nom de "langue écoutée parlée". En rupture totale avec les approches éducatives permettant à l'enfant sourd d'utiliser la voie visuelle dans sa communication, elle exprime clairement le désir d'annulation de la surdité et est présentée comme la prolongation naturelle de l'implant cochléaire.

Place de l’AVT sur l’échiquier de la surdité

Les modèles éducatifs pour les enfants sourds se distribuent actuellement entre deux pôles opposés:

  • le bilinguisme LSF (langue des signes française) et langue française écrite qui définit la personne sourde comme différente et non parlante; la LSF est alors conçue comme langue naturelle d’échange et d’appropriation des savoirs;
  • le choix unique de la langue parlée, puis écrite qui définit la personne sourde comme aussi ressemblante que possible à une personne entendante, via l’utilisation d’aides techniques performantes (appareillages ou implants cochléaires ); la stimulation auditive est de mise en complément d’un possible besoin de lecture labiale.

  • un bilinguisme LSF et langue parlée;
  • et/ou l’accès à une langue parlée totalement accessible via la " Langue parlée complétée" (LPC), qui prend en compte les possibilités auditives et le besoin d’aide visuelle complémentaire autorisant une lecture labiale optimale.

Ses origines

L'AVT serait née dans les années 1940, mise au point par Dick Tracy. Selon d'autres sources, elle fut inventée par W. Estabrooks au Canada dans les années 1980, puis développée par la AG Bell Foudation aux USA sous le nom de "Listening and Spoken Language", elle semble avoir été favorablement accueillie en Allemagne. La clinique Helios de Berlin propose ainsi un dépistage de la surdité et une possible implantation cochléaire de l'enfant avant 6 mois; les nourrissons sont alors dirigés vers un centre de réhabilitation de l'audition et de la parole dirigé par E. Hamann, pionnière en ce pays de la méthode AVT.

Depuis quelques mois, certaines associations françaises se sont prononcées en faveur de ce qui est devenu la "langue écoutée parlée".

Ses principes

Tout enfant, via un appareillage ou un implant adapté à sa surdité, peut détecter la quasi totalité des sons. Il doit pouvoir ainsi accéder à la langue parlée, pour la comprendre et l’exprimer, par sa seule audition. Sa réhabilitation auditive suppose trois conditions:

  • un diagnostic et un appareillage ou une implantation ultra précoce de préférence;
  • une surstimulation et sollicitation quotidiennes de la fonction auditive;
  • la non utilisation de la voie visuelle par l’enfant dans les situations de communication.

Thérapie, rééducation et coaching

Des thérapeutes de l’AVT (environ 200 officiellement formés dans le monde) indiquent aux parents la marche à suivre pour devenir les "coachs" de leur enfant.

Il convient de parler le plus possible, soit de façon significativement plus importante qu’avec un enfant entendant; cette parole de tous les instants accompagne des jeux, des exercices et des tests d’écoute progressifs à pratiquer tout au long de la journée.

Il convient de parler au plus près du microphone de l’appareil ou de l’implant de façon à optimiser la réception auditive; de ce fait, la communication en face-à-face est évitée; si l’enfant regarde le visage pendant l’échange, il est souhaitable de cacher sa bouche, avec la main ("hand cue ") ou un objet.

Ces moments de conversation doivent se dérouler avec une voix normale, mais selon un débit légèrement ralenti et une accentuation des aspects mélodiques de la parole; les bruits de fonds parasites doivent être annulés (on conseille de désactiver climatiseurs, ventilateurs, télévision ou radio).

Certains thérapeutes proposent de récompenser l’enfant lorsqu’il répond positivement aux sollicitations.

Une conception réparatrice

Le but explicite est de permettre l’accès de l’enfant sourd à la "communauté des entendants". Il s’agit d’annuler les effets de la surdité, de "réparer" en quelque sorte l’enfant déficient qui peut et doit entendre et écouter. "Les 'AVthérapistes' considèrent que les implants cochléaires rendent les enfants entendants", déclare une maman d'enfant sourd ( forum Enfants porteurs d'un implant cochléaire)

Les adeptes de l’AVT affirment par ailleurs que seule l’audition et l’écoute permettent l’apprentissage de la lecture, la réception visuelle de la langue étant insuffisante.

Un certain enthousiasme

Cette orientation ne manque pas de séduire les parents entendants catastrophés par la surdité de leur jeune enfant. Le modèle donné, même si il implique un programme contraignant dans la vie quotidienne, les attire. Certains témoignages vont jusqu’à parler de miracle.

Pourquoi dès lors ne pas faire confiance à une méthode qui promet l’intégration scolaire, sociale et professionnelle, qui doit conduire à une sorte d'anonymat des sourds dans la société, qui annule la surdité tant redoutée?

Des questions à se poser

Ce type de programme propose un modèle de sourd plus que ressemblant à une personne entendante qui, elle, utilise aussi le non verbal dans sa communication en langue parlée.

Une telle surstimulation est-elle vraiment nécessaire à l’acquisition de la langue? Ne peut-elle conduire à des dérives, sur le plan psychologique en particulier?

L’article "AVT et implant cochléaire peuvent-ils supprimer la surdité?" se propose d’analyser ces questions.

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