Enfants sourds: la LPC non reconnue comme un droit à l'école

L'Éducation nationale ne conçoit pas la langue française parlée complétée comme mode de communication de mise en accessibilité de la langue d'enseignement.
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Les parents qui ont choisi de communiquer en langue française parlée complétée (LPC) avec leur enfant sourd sont aujourd’hui amers. Après des années de mobilisation associative, le droit à l’accessibilité à l‘école via l’accompagnement par un codeur LPC n’est toujours pas reconnu. Pourtant, ces familles, selon des données de l’Éducation nationale, représenteraient 25% des jeunes sourds scolarisés.

Un espoir déçu

Le 8 décembre 2010 s’est déroulée à Paris la Journée nationale de réflexion et de concertation sur la scolarisation des jeunes sourds. Elle avait été programmée en tant que " conférence de consensus " dans le cadre de la Journée nationale du handicap en 2008, puis annoncée dans le plan gouvernemental Handicap auditif de février 2010. Cette rencontre entre représentants des ministères concernés, de la Caisse nationale de solidarité et d’autonomie (CNSA) et des associations d’usagers avait l’objectif initial d’étudier les besoins des jeunes sourds scolarisés, en fonction de leur mode de communication, et surtout de ceux utilisant la LPC.

"S’agissant de l’enseignement en milieu scolaire ordinaire, la mise en œuvre des parcours scolaires des jeunes sourds s’appuie sur des pôles 'bilingues' (LSF et français écrit) (…) Cependant, il convient d’observer que ce parcours de formation est fortement dédié à l’enseignement de la / en langue des signes française. En effet, les dispositifs prévus pour les enfants ayant fait le choix de la langue française seule, si ce choix s’accompagne d’une demande d’aide par le LPC, n’ont pas été instaurés dans les pôles créés par le ministère chargé de l’éducation nationale." (Extrait du plan Handicap auditif.)

Dans les faits, l’expression argumentée des attentes associatives a été contrecarrée par l’organisation proposée le 8 décembre:

  • seuls trois représentants de l’Association nationale pour la promotion et le développement de la LPC (ALPC), sur une quarantaine d’intervenants, ont pu disposer de 5 minutes de temps de parole programmée;
  • l’association nationale des codeurs LPC (ANCO) n’a pas été conviée à la table ronde concernant les acteurs de la scolarisation.

L’accessibilité à l’école

L’accompagnement de la scolarité nécessite en priorité la mise en accessibilité de la langue d’enseignement dans la classe; selon le choix linguistique des familles, un codeur LPC qualifié et diplômé est donc requis (formation d’une année de licence professionnelle). Le ministère de l’Éducation nationale limite l’accompagnement à l’intervention possible d’enseignants spécialisés ou de médiateurs pédagogiques, sur la base de la formation optionnelle des enseignants d’accueil. Ces orientations sont jugées insatisfaisantes, les formations et disponibilités prévues notamment insuffisantes.

Le détournement du sens de la mesure 16 du plan "Handicap auditif " relève visiblement du même principe d’une interprétation lexicale permettant de ne pas la mettre en application. La mise à disposition expérimentale de codeurs LPC dans 3 académies par l’Éducation nationale, mentionnée dans le plan gouvernemental, s’est ainsi transformée en formation à la LPC de médiateurs pédagogiques dans 19 académies. Le rôle du médiateur n’est cependant pas d’intervenir en classe…

La langue française parlée complétée est, pour les familles qui en ont fait le choix, la langue française rendue accessible pour les jeunes sourds en toute situation. Elle pourrait être définie comme la "langue française visuelle", comme le braille est reconnu en tant que langue écrite tactile pour les personnes aveugles. Mais l’administration la conçoit comme un simple outil pédagogique, qui, de ce fait, deviendrait optionnel pour les professionnels encadrant la scolarisation. Peu importe qu’un élève sourd ne puisse recevoir qu’une partie de la langue parlée en cours ; cette lacune serait compensée par les soutiens supplémentaires, pédagogique et orthophonique.

Le libre choix d’un mode de communication

Le libre choix linguistique a été défini par la loi de 2005 : les parents et jeunes sourds ont à choisir entre le bilinguisme (LSF et langue française) ou la seule langue française. L’administration ne reconnaît donc pas la légitimité du choix de la LPC comme mode de communication. Cependant, ce choix est officiellement déclarable dans toute demande faite à la Maison départementale des personnes handicapées (MDPH). Il est également reconnu de façon spécifique dans le cadre des études supérieures (ou l’accompagnement par un codeur LPC est financé par les ministères de l’Enseignement supérieur ou de l’Éducation nationale) ou celui de l’accès à la vie sociale pour les adultes sourds (article 78 de la loi 2005 sur les "dispositifs de communication adaptés" donnant droit à un financement via la prestation de compensation du handicap (PCH).

Des orientations jugées réductrices, voire manipulatrices

Les populations concernées sont hétérogènes: leur réduction à deux seules catégories (les jeunes sourds dont l’aide technique permettrait un accès naturel à la langue française parlée et les jeunes sourds ayant choisi la LSF comme langue première) ne peut conduire qu’à des dérives. Elle est susceptible de créer des tensions supplémentaires entre des groupes d'usagers, parents et personnes sourdes, qui ne partagent pas les mêmes points de vue éducatifs.

Aucune aide technique (appareillage ou implant cochléaire) n’est aujourd’hui susceptible de garantir l’accessibilité totale de la langue parlée.

Refuser aux jeunes sourds le droit d’utiliser la LPC comme mode de communication, tout en encourageant dans les faits et les textes (circulaire "Pass" de mai 2010) le bilinguisme pour tous, contredit la loi de 2005 sur le libre choix linguistique et le devoir de mise en accessibilité de la sphère publique, dont les établissements d’enseignement.

Des orientations jugées incohérentes

Les MDPH demandent aux parents d’exprimer un choix linguistique pour leur enfant sourd et la LPC figure parmi les options proposées. Près de 25% des familles ont exprimé le choix de la LPC comme mode de communication, soit environ le même pourcentage que celles qui ont fait le choix de la LSF. Pourquoi ce choix n’est-il pas pris en compte?

Les jeunes sourds auront droit à cette mise en accessibilité lors de leurs études supérieures et dans le cadre de leur vie sociale adulte. Leur besoin de LPC est aussi reconnu dans les protocoles de mise en œuvre des centres-relais téléphoniques. Pourquoi ce droit n’est-il pas accordé aux enfants, qui, entre 3 et 18 ans, présentent le même type de handicap?

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