Handicap : le secteur spécialisé est-il un frein à l'autonomie ?

Les professionnels du handicap ont une image valorisante d'experts dévoués. Mais leur métier sous-tend des contradictions et des conflits d'intérêt.
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Le handicap génère de nombreux emplois. Les professionnels du handicap sont utiles, voire indispensables. Mais ils peuvent être confrontés à des affects plus ou moins conscients susceptibles de limiter leur efficacité dans l’accompagnement vers l’autonomie des personnes handicapées.

Des professionnels divers

Pour répondre aux besoins spécifiques des enfants en situation de handicap, les postes de spécialistes se sont développés : éducateurs et enseignants spécialisés, psychologues, psychomotriciens, orthophonistes, ergothérapeutes, directeurs d’établissement ou chefs de service évoluent dans des secteurs divers (médico-social, libéral, associatif notamment).

L’aide à la personne handicapée de tout âge a engendré de nouveaux services employeurs d’assistants de vie et d’accompagnateurs. Selon le handicap, ces métiers recouvrent des champs d’intervention différents : des soins personnels à l’aide aux déplacements ou à la communication.

Des motivations complexes

Le choix d’un métier relève parfois du hasard lié aux circonstances. La personne peut aussi être directement concernée par le handicap, ce qui motive son choix: beaucoup d’interprètes en Langue des signes française (LSF) ont ainsi des parents sourds. L’intérêt pour une problématique peut naître au cours des études, après une rencontre, un film ou une émission télévisée.

Il arrive cependant que des motivations contradictoires s’affrontent. Pour exemple, cet étudiant en psychologie qui se déclarait désireux d’apprendre la LSF pour "aider les sourds". Lorsqu’on lui proposa d’accompagner des personnes sourdes parlant le français, il refusa. Son intérêt personnel pour la langue signée était sans doute plus fort que son intérêt pour la surdité.

En quête d’héroïsme

A priori, enseigner à des enfants handicapés ou être assistant de vie d’une personne tétraplégique a la même valeur professionnelle qu’être maçon ou comptable. Mais on y voit souvent autre chose. Le public non concerné a tendance à traduire ces orientations en termes de valeurs humaines imprégnées de sentimentalité: il y voit des qualités d’altruisme, de générosité, de don de soi. "C’est un beau métier" est une expression souvent utilisée pour désigner ce type de profession. Le respect s’impose.

Il est alors possible que les professionnels en question se perçoivent de la même façon. Devoir son salaire au handicap pourrait être ressenti négativement; une sorte de profit insupportable. Il est donc préférable de devenir un héros admirable. Comment se réjouir sans culpabilité de l’existence du handicap sinon en acceptant cette image valorisante de générosité?

L’aspect pervers du secteur spécialisé

D’une façon générale, l’objectif premier de l’accompagnant d’une personne handicapée – et surtout d’un enfant – est de tout faire pour la rendre la plus autonome possible. Il est donc question de se rendre non indispensable, voire inutile.

Démarche difficile lorsque le contexte n’assure plus obligatoirement les mêmes besoins de spécialistes au fil du temps. Dépistages plus précoces, méthodes éducatives plus performantes leur font courir le risque d’être moins utiles, voire de perdre leur emploi.

Sans qu’il en ait généralement conscience, le professionnel du handicap a intérêt à maintenir la personne handicapée dans un état de dépendance pour continuer à exister. La légitime inquiétude se transforme en piège.

L'insertion scolaire des élèves handicapés n'est pas toujours bien accueillie par les milieux spécialisés où elle est ressentie comme une menace ( rapport OCDE, L'insertion scolaire des handicapés , 1999 ).

"Dans les institutions ou dans les services (...) la professionnalisation des interventions est liée à une multiplication des aides qui fait craindre à certains que ne se développe une “ assistance ” dépassant les besoins d’aide nécessaires" (Patrick Pelege, docteur en sociologie, formateur Centre J.Bergeret, conférence 2007).

Le pouvoir de l'expert

Se placer dans une relation d’aide à la personne comporte le risque d’induire des comportements d’autorité, parfois simples tendances à la protection de celui qui est perçu en position de faiblesse. Tout excès de zèle peut se transformer en attitudes d ’infantilisation : on fait à la place, on parle pour, on parle de la personne handicapée devant elle sans lui demander son avis. Une lycéenne handicapée raconte comment, à chaque fin de cours, un professeur interrogeait son accompagnante pour savoir si elle avait compris; les deux adultes analysaient les problèmes rencontrés sans qu'elle puisse intervenir.

Le spécialiste du handicap est confronté quotidiennement aux déficiences et incapacités. Il s’imprègne d’une image globalisante négative du handicap. Des professionnels continuent ainsi de propager l’idée que les sourds ont obligatoirement des difficultés de raisonnement logique et d’accès à l'abstraction ; une idée contredite par les évidentes capacités en ce domaine de nombre de personnes sourdes.

Fort de sa connaissance et de son expérience, le spécialiste peut tendre à imposer son point de vue réducteur à ceux qui ne savent pas, en particulier les parents d’enfant handicapé qui s’en remettent à lui. Les cheminements suggérés ne sont pas pour autant toujours les meilleurs. De très nombreux parents d’enfant sourd racontent que la première vérité entendue a été: "pour lui, la LSF est obligatoire car il est trop sourd pour s’en passer, il ne parlera pas"; tandis que d’autres racontent au contraire qu’il leur a été conseillé: "surtout, pas de LSF, cela l’empêcherait de parler".

Une vigilance nécessaire

Les personnels désignés ne sont ni accusables, ni coupables individuellement. Beaucoup d’ailleurs échappent à ces possibles pièges. D’autres apprennent à les repérer et à les contourner.

Mais les cursus de formation sont-ils suffisamment élaborés pour les en prévenir? Le manque de conscience fréquent à ce niveau permettrait d’en douter.

La précision et la stricte application d’orientations déontologiques sont nécessaires. Une évolution sociétale pourrait aussi limiter ces risques. Elle est peut-être en marche, via la loi sur le handicap de 2005 qui a donné à la société un devoir d’inclusion des personnes handicapées. Il s’agit de rendre tout accessible à tous. Dès lors, le handicap ne concerne plus uniquement le spécialiste.

Certains pensent que discours et concepts importent peu; seuls comptent l’action, les solutions concrètes et les moyens liés. Pour autant, tous les professionnels du handicap devraient être amenés à aborder la réalité sous l’angle de ces idées théoriques; car c’est à ces valeurs nouvelles que leurs compétences devront désormais obéir. Beaucoup l'ont déjà compris: c'est maintenant au côté des professionnels "ordinaires" que les spécialistes auront leur place.

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