Les signes pour communiquer avec un bébé, ce n'est pas de la LSF

La mode des "bébés signeurs" se développe. Attention à ne pas confondre les procédures de communication selon que l'enfant est entendant ou sourd.
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Depuis quelques années se développe en France une orientation éducative nouvelle: celle de l’utilisation de signes (soit des éléments lexicaux de la Langue des signes française, LSF) dans la communication avec des bébés qui, pourtant, ne sont pas sourds. Pourquoi signer avec un enfant qui entend bien ? Pourrait-on communiquer de la même façon avec un petit, qu’il soit entendant ou sourd?

D’où vient cette idée ?

L’origine des" bébés signeurs" est américaine:

  • Une thèse de doctorat (J.Garcia, 1986) a mis en lumière l’avance linguistique des enfants sourds élevés par des parents sourds signeurs sur les enfants entendants élevés par des parents utilisant la langue parlée.
  • Une première expérimentation a été réalisée par deux universitaires spécialistes de la petite enfance (L.Airedolo et S.Godwyn, How to talk to your baby before your baby can talk, 1996).

On se comprend d’abord sans les mots

La relation naturelle entre le très jeune enfant et son entourage prend naissance dans le corporel et le visuel: corps à corps, bercements, odeurs, sourires, regards; le non-verbal prime alors sur le discours.

Le bébé exprime ses besoins et émotions selon les mêmes procédures: gesticulations, mimiques, mouvements de bouche, de mains, de pieds, cris et pleurs sont décodés par les parents qui les interprètent, après tâtonnements et erreurs.

Quelques mois plus tard, les mots commenceront à porter le sens mais souvent accompagnés de gestes spontanés: s’adressant à un bébé, la plupart des adultes utiliseront leurs mains en disant "au revoir, bravo, chut, non, c’est bon, donne, regarde"par exemple.

Sans les mots, on se comprend mal

La compréhension des mots par l’enfant est progressive. Elle nécessite de nombreuses répétitions. Elle est d’abord globale et imprécise. Enfin, le décalage dans le temps est important entre ce qu’il comprend et ce qu’il peut dire.

Les parents doivent faire preuve d’imagination face aux premiers mots déformés et imprécis. Avant que le bébé ne soit capable de s’exprimer avec clarté, la communication avec l’entourage reste donc difficile et approximative.

Avec le signe, on se comprend mieux

Si la communication première est accompagnée de gestes signifiants et de signes,

  • le bébé accède au sens de façon plus rapide;
  • il devient capable de s’exprimer plus tôt, la reproduction des gestes étant plus facile que l’articulation des mots.
Les bébés signeurs,

De quels signes s’agit-il ?

L’idée est d’utiliser quelques signes simples empruntés à la LSF, associés aux mots prononcés et donc entendus par l’enfant.

Le choix des signes est lié aux besoins spécifiques d’un très jeune enfant, susceptible de vouloir exprimer sa faim, son inconfort, sa peur, son envie de câlin ou son désir de saisir un objet par exemple. L’objectif n’est pas de lui enseigner la LSF mais de favoriser échange et éveil à une interaction véritable.

Sont ainsi proposés des signes pour accompagner les mots suivants : têter, boire, manger, encore, fini, jouer, bain, dormir, avoir mal, peur...

Le signe peut-il empêcher de parler ?

Contrairement aux craintes de certains, les signes seraient un véritable tremplin pour le développement de la parole. "Des études ont montré que les bébés signeurs apprennent à parler plus tôt et que, quand ils se mettent à parler, ils ont un vocabulaire plus large et plus précis, ils font des phrases plus longues et sont plus sûrs d’eux dans l’expression".(N.Bouhier-Charles)

La communication avec un bébé sourd ou entendant pourrait-elle être identique ?

Le procédé de communication décrit ici – parole accompagnée de quelques signes de la LSF – porte le nom de français signé.

Les méthodes communicatives proposées en cas de surdité utilisent souvent ce principe dans les premiers temps de vie. Mais là où le signe accompagne la parole entendue simultanément par le petit bien entendant, il risque de s’y substituer totalement lorsque le bébé est sourd. Le premier voit les gestes et entend les mots en même temps; le second voit les gestes mais n’entend pas les mots.

Aucun modèle de langue correcte n’est alors apporté :

  • ni celui de la langue parlée, les mots n’étant pas identifiables;
  • ni celui de la LSF, tous les concepts n’étant pas signés et les signes étant proposés sans respect de l’ordre syntaxique de la langue signée.

Attention aux discours réducteurs

La méthode permettrait aux enfants "ex bébés signeurs" de mieux communiquer avec les personnes sourdes. L’idée ne manque pas d’intérêt mais s’appuie sur une certaine méconnaissance de la réalité.

  • Les projets bilingues pour les enfants sourds supposent l'usage de la LSF, non du français signé.
  • La majorité des jeunes sourds n'utilise pas, ou très peu, le signe.

Des propos erronés accompagnent certains discours sur les "bébés signeurs". Pour exemples

  • "la langue des signes pour les bébés" (site www.signes-bebe/com )
  • "la langue des signes n'est donc pas destinée uniquement aux bébés sourds" (site wikipedia).

Or, la communication signée proposée aux bébés entendants n'est nullement de la LSF. L'évitement systématique du vocable "français signé" pose question.

Vers une réhabilitation du visuel dans l’échange

Ces remarques ne remettent cependant pas en cause l’intérêt de la démarche proposée, non seulement pour favoriser une première interaction, mais aussi pour doter les enfants de compétences de communication non-verbale plus élaborées.

Elle peut sans aucun doute développer les capacités de meilleure compréhension de l’autre, par l’utilisation des indices visuels, souvent ignorés.

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