L'instinct d'imitation supprimera-t-il nos différences?

Imiter son semblable est un réflexe humain et parfois animal. Du mimétisme du bébé à la mondialisation, quel sens donner à ce comportement fondamental?
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Dès la naissance, notre vie semble gouvernée par l'instinct d'imitation. Même s'il est guidé par des choix, ce comportement naturel reste peu conscient. Peut-il aller jusqu'à tuer notre capacité de création et nos différences culturelles?

D’où vient l’imitation?

Il s’agit d’un comportement inné. Très tôt, le bébé humain imite les mouvements faciaux des personnes qui l’entourent: sourires, mouvements de bouche. Cette capacité progresse. Il reproduit ensuite gestes et comportements de façon différée dans le temps. Puis il joue à être quelqu’un d’autre au sein de scènes plus complexes. Au cours de ces jeux symboliques, il devient son père, sa mère, le pompier ou un héros télévisé.

La réputation des grands singes à savoir imiter les hommes a inspiré mot «singer». Elevés au contact des humaines, ils sont capables aussi d’imitation différée et de progrès avec l’âge. Les singes capucins s'imitent les uns les autres.

Lorsque les Espagnols découvrirent les Indiens du Mexique au XVe siècle, ils furent surpris d'y rencontrer des êtres accueillants qui avaient tendance à imiter leurs gestes.

Mais à quoi sert l’imitation?

L’imitation pour apprendre

On pense que l’imitation sert essentiellement à l’apprentissage. En imitant ce qu’il voit et entend, l'enfant apprend à parler et à agir selon les voies éducatives proposées.

Cependant, l’imitation n’est ici qu’un outil au service de démarches intellectuelles plus complexes. L’apprentissage de la langue n’est pas possible par simple reproduction: l’enfant doit fournir des efforts, faire des essais et erreurs, des hypothèses et déductions pour en découvrir les règles. Au cours de ses jeux de rôle, l’enfant ne se contente pas de copier la réalité, il y ajoute ses propres commentaires: une sorte de retour sur le vécu, permettant de le comprendre, de l’analyser.

L’imitation identificatoire

Des bébés de 6 semaines, face à deux personnes différentes, ont des réactions surprenantes: si le premier tire la langue et disparaît, puis que le second ouvre la bouche, ils ont tendance à reproduire le geste du premier en tirant la langue au deuxième. Selon les auteurs rapportant ces observations, l’imitation servirait à «vérifier l’identité des individus» (A. N. Meltzoff et M. Keith.Moore; Imitation et développement humain: les premiers temps de la vie) . En tirant la langue à celui qui ouvre la bouche, le bébé établit une comparaison entre deux mimiques différentes.

L’imitation apparaît là comme une démarche identitaire, une recherche d’équivalence entre soi et l’autre et une possible différenciation entre les autres. Etait-ce le sens de l'imitation des Indiens?

L’imitation empathique

Une étude d’Annika Paulemer , chercheuse au laboratoire d'éthologie comparative de Poolesville (USA) révèle que des singes capucins entretiennent des relations privilégiées avec les personnes qui les imitent. Imiter l’autre permettrait ainsi de s’en faire aimer. Etait-ce le sens de l'imitation des Indiens?

Pourquoi les pleurs sont-ils contagieux entre les bébés? Pourquoi un jeune enfant affiche-t-il de la tristesse si sa mère est morose? Ce mimétisme permet d’éprouver ce que l’autre ressent au sein d’un désir fusionnel de ressemblance.

Tout au long de la vie existera «ce besoin secret de mettre nos sentiments et pensées d’accord avec les sentiments et pensées de nos semblables» (F.Buisson, N ouveau dictionnaire pédagogique et d'instruction primaire, 1911).

L’imitation, fondement de la société

Selon le sociologue G.Tarde, l’imitation est le facteur premier de l’apparition du lien social entre les individus. Elle explique l’existence de la répétition des faits et l’émergence des institutions. Elle permet la coopération et la cohésion du groupe, «le fondement de l’humanisation et le moyen qui a rendu possible la culture» (G.Tarde, Les lois de l'imitation, 1890).

A l’intérieur d’un groupe, «ceux qui se ressemblent déjà en quelque chose aspirent à se ressembler toujours d’avantage» ( F.Buisson, N ouveau dictionnaire, 1911). Un phénomène qui atteint son paroxysme au moment de l’adolescence: l’important est alors de ressembler à ses pairs en tous points, par le vêtement, le langage, les idées. C’est grâce à cette imitation réciproque que l’on est reconnu et aimé.

Paradoxalement, plus nous imitons ceux qui nous ressemblent, plus nous pouvons avoir du mal à tolérer ceux qui sont différents.

Mais plus le comportement des autres est observable et connu, plus l’imitation est possible. Notre société de communication rapide, démocratisée grâce à des outils comme Internet ou la télévision, ne peut que favoriser l’imitation entre les groupes sociaux, les classes et les peuples. Le concept de mondialisation prend ici tout son sens. Etait-ce le sens de l'imitation des Indiens?

Vers l’uniformisation et le conformisme?

Serions-nous programmés pour nous imiter tant que nous ne pourrions devenir que semblables?

Le support organique de l’imitation semble être identifié, sous la forme des «cellules-miroirs» récemment découvertes.

Pour autant, une forme de liberté demeure de ne pas imiter n’importe qui ou n’importe quoi. «Il y a des forces antagonistes qui, à la tradition, opposent le progrès : elles viennent rompre la monotonie et l’uniformité des actions, toujours les mêmes, répétées par des hommes qui se singent, qui se copient les uns les autres» (F.Buisson, N ouveau dictionnaire, 1911).

L’initiative, la création, l’originalité peuvent contrecarrer la ressemblance excessive. Imiter, ce n'est parfois que s'inspirer des autres pour trouver une autre voie. C'est parfois aussi faire le contraire de ce qui a été observé: «A père avare, fils prodigue» (proverbe).

L’imitation résistance...

L’utilisation de l’imitation pour se moquer des autres pourrait s’apparenter à une procédure de résistance individuelle. Etait-ce le sens de l'imitation des Indiens?

Elle apparaît chez les enfants vers 5 ou 6 ans. Elle s’épanouit dans les textes littéraires et les divers spectacles d’imitateurs célèbres sous forme de parodies et caricatures qui ridiculisent et dénigrent ceux qui en sont la cible.

Serait-ce un moyen de détourner le sens profond de l’imitation qui rassemble en occasionnant des ruptures qui divisent ? Ces imitations moqueuses sont d'ailleurs condamnées par certaines pensées religieuses. Thomas d’Aquin considérait ainsi que «la moquerie est un pêché mortel».

... ou manipulatrice

Ainsi pourrait s'appeler le comportement du chat sauvage margay observé au Brésil en 2005: il imitait le cri des singes tamarins pour mieux s'en emparer et les dévorer!

Quelles que soient ses raisons d’exister, l’imitation semble mener le monde. Le mouvement de mémétique (du mot «mème» conçu comme unité d'imitation) la place d'ailleurs au centre de son programme de recherches.

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