Parole : la vitesse séduit auditeurs et téléspectateurs

Le débit de parole de nos concitoyens s'accélère. De la rue aux plateaux de radio ou de télévision, un seul mot d'ordre : parler plus vite. Analyse.
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Faut-il parler plus vite pour être écouté? C’est ce que laisse à penser une nouvelle tendance qui tend peu à peu à s’imposer dans notre vie quotidienne. Dans nos échanges personnels ou face à l’écran de notre télévision, nous nous habituons progressivement à une parole "grande vitesse".

"Tu parles trop vite, articule "

Un reproche que chacun d’entre nous aura sans doute fait à l’un de ses proches. Un débit trop rapide nous rend sourds: impossible d’identifier plus que quelques mots dans la phrase. Enervés et frustrés, nous sommons alors l’autre de répéter avec plus d’application.

Une expérience vécue au quotidien par les personnes réellement sourdes. Il y a pour eux les "belles bouches" sur lesquelles elles peuvent lire sans effort excessif; et les autres, les pressées qui débitent les mots à une telle vitesse qu’elles en paraissent presque immobiles.

Ce qui caractérise la vitesse de la parole

D’un point de vue purement quantitatif, la vitesse de parole s’exprime en nombre d’unités (segments, syllabes, mots) produites par unités de temps (seconde ou minute par exemple).

Mais, selon une étude de Brigitte Zellner ( Caractérisation du débit de parole en français , Acte des 22e journées d’étude sur la parole, JEP 1998, Suisse), la dimension qualitative a un impact tout aussi important. Le ralentissement de parole s’appuie sur des stratégies spécifiques:

  • l’insertion de pauses silencieuses dans le discours;
  • la réalisation d’un plus grand nombre d’unités sonores: souvent une production de syllabes supplémentaires (exemple: in/te/llec/tu/el à la place de in/te/llec/tuel);
  • l’allongement des segments par prolongation de certains sons.

  • "Des phrases courtes produisent une impression de vélocité" ( Rist Colas , 200 mots à la minute: le débit oral des médias, Communication et langages, N°119, 1er trimestre 1999, pages 66 à 75).
  • A l’inverse, l’incise, la parenthèse ou la subordonnée ralentissent.

L’impact du débit de parole sur l’intérêt de l’auditeur

Un discours trop lent paraît souvent ennuyeux

Mais, parallèlement à la vitesse d’élocution, le rythme choisi et les modulations vocales sont plus ou moins favorables à l’attention:

  • Un ralentissement en douceur produit le suspens: "les arrêts font attendre la suite" (Rist Colas).
  • La voix "ferme, animée et entraînante" suscite l’écoute.
  • Les variations de volume mettent des groupes de sens en relief et aident à la compréhension.

La communication audio-visuelle s’accélère

Depuis une trentaine d’années, les professionnels de la radio et de la télévision semblent vouloir gagner du temps. Selon l’étude de Rist Colas, il existe une norme non écrite qui contraint présentateurs et animateurs à ne pas produire moins de 200 mots par minute. La vitesse atteint 230 mots dans les reportages préenregistrés.

"Comme si la présence du micro déterminait la vitesse d’élocution (…) le reporter cherchant à en dire le plus possible". Les médiateurs d’info doivent certes faire comprendre, mais aussi captiver; et la lenteur ennuie.

Records de vitesse sur les plateaux de TV et radio

Toujours selon Rist Colas, seuls un prêtre ou le président de la République peuvent s’autoriser une sage lenteur, synonyme de solennité: de 85 à 100 mots à la minute. Dans le même temps, l’expert interviewé produit 175 mots lors d’un monologue, entre 185 et 200 au cours d’un dialogue compétitif.

Tandis que le journaliste presse et interrompt ses invités à une vitesse de 200 mots par minute, les animateurs et présentateurs de NRJ, Skyrock ou Funflashes atteignent le record de 230, avec des pointes à 300 mots lors de la lecture des titres.

Parole publicitaire en excès de vitesse

Pour sa nouvelle campagne, la compagnie aérienne JetBlue illustre son concept de vols non stop en mettant en scène un personnage particulier: Monsieur NonStop ne s'arrête jamais de parler et ce à une vitesse "indescriptible", selon le site qui relaie l'information et conclut : "avec sa moustache et son bagou, Mr NonStop et la campagne de pub vont faire fureur!"

Si M. NonStop tient des propos concernant la compagnie, il n’est pas certain qu’ils soient compris; mais l’objectif est ailleurs.

On sait que l’auditeur suit plus aisément à une vitesse réduite de 170 mots (Rist Colas). Pourquoi lui imposer un tel inconfort?

Etre en phase avec son époque

"Les médias répugnent à la lenteur (…) Les titres sont lancés sur fonds de batterie, roulement de tambour mimant le branle-bas universel et produisant un effet de vitesse." (Rist Colas)

Même les informations visuelles – schémas ou tableaux – demeurent si peu de temps à l’écran que le téléspectateur n’a pas le temps de les lire.

La TV reflète la réalité, l’accélération de la vie. "La vitesse fait jeune", elle est donc plébiscitée. Elle entraîne et étourdit.

Pire sans doute, cette rapidité programmée entretient ce que certains considèrent comme un fléau des temps modernes: le refus du temps qui passe, la fuite en avant qui évite de trop penser.

"Dans l’urgence, on ne peut pas penser, il y a un lien entre la pensée et le temps" (P. Bourdieu: Sur la télévision, Liber Editions, 1997). Le petit écran est là pour "nous protéger de l’ennui existentiel".

Dans la rue : la même parole à grande vitesse

Ce n’est sans doute pas un hasard si les moins de 30 ans parlent souvent comme les animateurs de télévision: vite, sans pauses, parfois de façon saccadée et peu modulée, plutôt fort. Une élocution sans points ni virgules.

Mais ceux qui n’ont pas succombé à cette nouvelle mode sont toujours étonnés d’apprendre qu’une telle vitesse uniforme éviterait l’ennui.

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