Pourquoi un malheur n'arrive-t-il jamais seul ?

Ennuis et catastrophes en chaîne, séries noires d'évènements dramatiques, accidents en cascade : quel est le sens de cette inquiétante loi des séries ?
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Il vous arrive sans doute de vous lever du mauvais pied. Tout est alors possible: le sort s’acharne contre vous, les ennuis s’accumulent tout au long de la journée. Les évènements mondiaux prennent la même orientation; les journaux télévisés témoignent d'un enchaînement de drames qui semblent s'être donné le mot pour survenir presque en même temps.

Impossible de modifier cet ordre des choses puisque, comme chacun le sait, un malheur n’arrive jamais seul.

A quelle logique obéit cet infernal engrenage? Avant d’envisager l’acharnement de forces surnaturelles, quelques observations s’imposent.

Coquin de sort

Tout le monde a l’expérience de ces journées désastreuses où ennuis et évènements désagréables se succèdent de façon apparemment délibérée; de ces moments où l’on finit par penser: "décidément, ce n’est pas mon jour".

Oublis, chutes, mauvaises nouvelles, disputes…Dès le 2e point négatif, on s’attend au pire car tout le monde le dit: "jamais deux sans trois".

Une cause commune possible

Mr "Pasdechance" est très fatigué depuis quelque temps. En quittant son domicile, il oublie un important document de travail. Il en prend conscience en sortant du métro, trop tard pour rebrousser chemin. C’est alors qu’il trébuche et déchire son pantalon. Désormais, tout est possible… Effectivement, dans l’après midi, il ressent les premiers symptômes d’un épouvantable lumbago qui le mettra dans l’incapacité de participer à une réunion décisive pour son avenir professionnel.

Mr "Pasdechance" a certes raison de penser: "j’aurais mieux fait de rester couché". Quelques heures de sommeil supplémentaires lui auraient probablement évité ce malencontreux enchaînement de désagréments

  • Plus concentré, il n’aurait pas oublié son dossier.
  • Plus attentif, il n’aurait pas trébuché.
  • Plus reposé, il aurait été physiquement moins vulnérable.

L’effet domino

Imaginons une variante possible de ce scénario.

Le réveil de Mr "Pasdechance" est en panne. Il se lève trop tard et, dans sa précipitation, oublie un important document de travail. Perturbé par cet oubli, il trébuche en sortant du métro. Son téléphone glisse de sa poche, sans qu’il s’en aperçoive. Dans l’après midi, il constate les premiers symptômes d’une entorse à la cheville. Mais sans téléphone, impossible de demander à sa femme de venir le chercher en voiture…

Chaque ennui survenant ici n’est que la conséquence logique du précédent et la réaction en chaîne peut être interminable.

Les actes manqués

Nos petits accidents domestiques pourraient parfois obéir aux ordres de notre inconscient. Freud traduisait ainsi nos oublis, maladresses ou échecs en termes d’actes manqués .

Mr "Pasdechance" oublie son document de travail parce qu’il n’a probablement aucune envie de le traiter dans la journée. Il rate la dernière marche de l’escalier en quittant le métro pour repousser peut-être le moment d’arrivée dans son entreprise. En fait, il redoute la réunion prévue d’une importance capitale pour sa carrière.

L’engrenage de tous ces contretemps aurait donc une même cause que Mr "Pasdechance" refusera de reconnaître.

La loi des séries

La vie est malheureusement remplie d’évènements plus dramatiques que ces petits ennuis, de tragédies successives qu’il semble difficile d’expliquer de façon aussi rationnelle.

On parle alors de "loi des séries" lorsqu’aucun lien de causalité ne peut relier des évènements indépendants les uns des autres. Elle n’a de loi que le nom puisque, par définition, une loi permet de relier des évènements indépendants par un lien de causalité.

"La soi-disant loi des séries de malheurs ou de bonheurs est un pur produit de notre imagination. Par contre, l’accumulation de coïncidences obéit à des lois, bien véritables cette fois, du hasard" (J.L Nothias, La loi des séries est-elle une fatalité? , Le Figaro, 2008)

La science des probabilités quantifie les phénomènes supposés aléatoires. Un nombre entre 0 et 1 est attribué à un évènement susceptible de se produire (entre l’impossible et le certain). Il y a ainsi une chance sur deux (probabilité de 0,5) pour qu’un bébé naisse fille ou garçon.

Un exemple de série noire

Le mois d’août 2005 est resté dans les mémoires comme l’illustration d’une série noire de catastrophes aériennes:

  • le 2 à Toronto,
  • le 6 à Palerme,
  • le 14 à Athènes,
  • le 16 au Venezuela,
  • le 23 en Amazonie.

Or la probabilité d’apparition de 5 accidents aériens en 22 jours a été calculée:elle est de 11%. Elle peut être supposée supérieure lors d’une période de trafic intense, telle que celle du mois d’août. Les accidents de 2005 se sont donc enchaînés selon une fréquence assez rare, mais non extraordinaire.

"Le hasard ne répartit pas les évènements de façon uniforme" (E.Janvresse et T de la Rue, La loi des séries noires , Laboratoire de mathématiques R.Salem, CNRS, université de Rouen) .

Pourquoi avons-nous des difficultés à accepter cette idée?

Une question de point de vue

Nous avons tendance à assimiler la norme à une moyenne, à penser que ce qui est rare est anormal.

Dans des domaines moins dramatiques, les éducateurs s’inquièteront par exemple qu’un enfant ne sache pas lire à 6 ou 7 ans (âge moyen d’acquisition de la lecture), sachant pourtant que la période de normalité pour l’assimilation de cette compétence s’étend de 5 à 8 ans.

Tout ce qui n’est pas dans la moyenne attire notre attention. Nous le traduisons en termes d’anormalité. Nous accordons plus d’importance aux évènements qui nous semblent sortir de la norme, telle que nous l’imaginons, à tort. Et ce que nous pensons être anormal nous inquiète.

Notre manque de maîtrise des phénomènes tragiques, quelle qu’en soit l’origine, nous conduit alors sur la voie du fatalisme. Difficile en effet d’accepter d’être de simples jouets du hasard. Beaucoup en ce cas préfèreront y voir un message divin, induisant malédiction et punition, ou évoquer un destin programmé. Un essai finalement rationnel de donner du sens à ce qui n’en a peut-être pas.

A lire aussi: La loi des séries, J.Moisset, Ed.JMG Editions, février 2000.

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