Surdité: couples de la conciliation et union des différences

Tandis que certains sourds s'opposent sur leur mode de communication, LSF ou LPC, d'autres se rencontrent et s'unissent malgré leur différence linguistique.
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Le milieu de la surdité est très complexe et souvent le lieu d’échanges, voire d’affrontements, passionnés ou même passionnels. Adultes sourds, parents d’enfants sourds et professionnels d’accompagnement ne sont pas toujours en accord sur les méthodes éducatives ou les moyens de communication à utiliser. Pourtant, faisant fi de ces querelles, quelques couples de sourds "mixtes" prouvent que communication et entente sont possibles au delà de ces différences. Ils nous prouvent que l'expression "dialogue de sourds" n'est que peu adaptée à la situation de surdité.

Diversité des profils

Les cinq millions de sourds ou malentendants français n’utilisent pas tous la même langue .

Certains s’expriment oralement en langue française, soit de façon exclusive, soit parallèlement à l’usage de la langue signée (LSF). Parmi ces derniers, bilingues par définition, certains privilégient la langue française, d’autres la LSF. Un certain nombre de sourds signeurs n'utilise pas la parole.

Les "oralistes" ont un profil différent selon leur type et leur niveau de surdité: les personnes devenues sourdes doivent trouver les procédures pour continuer de comprendre et parler une langue qu’elles connaissent déjà; les sourds de naissance doivent utiliser des procédures spécifiques pour acquérir, voire conquérir, une langue qu’ils n’entendent pas, ou peu. Depuis une trentaine d’années figurent parmi eux les sourds "LPCistes" qui utilisent une langue française codée visuellement: la Langue française parlée complétée (LPC).

Selon leur histoire, leur éducation, leurs possibilités, toutes ces personnes sourdes peuvent avoir un niveau linguistique différent, que leur langue prioritaire soit signée ou parlée.

L’idéal éducatif ne fait pas consensus . Après sa totale interdiction, la LSF est désormais reconnue comme une langue à part entière. Les sourds ont théoriquement le droit d’être élevés et enseignés en LSF et français oral et écrit, ou en LSF et français écrit. Certains veulent transformer ce droit en devoir. D’autres défendent la seule utilisation de la langue parlée.

Mais au milieu des affrontements, qui ne sont heureusement pas excessivement belliqueux dans la plupart des cas, surgissent des îlots de total pacifisme. Au-delà de leurs différences, les sourds se connaissent et se reconnaissent; des liens se tissent, des couples naissent. Mais quand Monsieur et Madame n’utilisent pas le même mode de communication, comment échangent-ils?

Ils nous racontent leur rencontre

Marie et Marc sont sourds profonds. Marie parle et pense en français; elle apprécie la LPC qui lui assure le confort de réception de la langue parlée, surtout lorsqu’elle est fatiguée et donc moins performante en lecture labiale. Marc est bilingue et c’est la langue des signes qui lui apporte le plus de confort.

Ils se sont rencontrés au sein d’une association de sourds s’apparentant à une "agence matrimoniale", racontent-ils en souriant.

Alexis et Léa vivent la même situation, mais inversée: dans leur couple, Madame signe, et Monsieur communique avec la langue française parlée complétée.

Comment communiquent-ils?

Alexis témoigne: "Quand je l’ai rencontrée, elle n’avait pratiquement pas d’amis LPCistes, et depuis qu’elle est avec moi (plus d’un an), elle commence à coder, et moi je commence à apprendre des bases de LSF… En général, on oralise quand on se parle, mais quand on a du mal à se comprendre, elle code, je code, et elle se débrouille pour décoder."

"Il a appris la LPC quand on s’est mis ensemble, et je suis actuellement une formation intensive chez IVT pour améliorer mon niveau de LSF. Echange de bons principes en somme!", confie Marie.

Marc précise: "Nous parlons le plus souvent. Si elle est fatiguée, je code. Si je suis fatigué, elle signe. Avec son apprentissage de la LSF, on essaie de signer plus souvent pour qu’elle progresse."

Des apprentissages non équivalents

Marie affirme: "La LPC a été plutôt facile à apprendre pour lui, comme il a de bonnes bases en phonétique. Il code bien… La LSF, c’est quand même autre chose, ce n’est pas très aisé à apprendre, même si il semblerait que je progresse plus vite que les entendants."

Marc a appris à coder en s’entraînant tout seul, après explications et schémas dessinés par sa compagne. Mais les échanges quotidiens ne suffisent pas à l’apprentissage de la LSF; Marie doit donc suivre des cours à l’extérieur.

Des obstacles parfois

Marc signale une "tendance à s’énerver parfois contre l’autre qui ne comprend pas, comme si notre surdité faisait qu’on doit se comprendre facilement par un vécu commun."

Lorsque Monsieur rencontre les amis codeurs de Madame, il se dit vite "largué". Il a appris à coder mais ne sait pas bien décoder; il pense que les sourds LPCistes, lorsqu’ils codent leur parole, parlent trop vite et n’articulent pas assez.

Lorsque Madame rencontre les amis signeurs de Monsieur, elle fait un constat analogue: "Ils signent trop vite pour moi ou utilisent un vocabulaire qui m’est encore inconnu."

"Ce qui est difficile, c’est de coder et signer régulièrement: le soir, on est souvent trop fatigué pour passer à une autre langue que la nôtre." Surviennent alors des moments d’incompréhension, surtout "quand on n’a pas les appareils, et ce, même avec la LPC ou la LSF en renfort".

Au-delà des mots et des signes

Ce pas vers l’autre apporte "un enrichissement mutuel par une meilleure compréhension réciproque," conclut Marc. LPC ou LSF, "dans les deux cas, ça reste une histoire de mains et de corps".

La motivation est claire et sous-tend tous les espoirs: "L’amour, attrape-couillon sans cesse renouvelé… c’est la version romantique de la surdité!"

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