Boris Vian, le génie de Saint-Germain-des-Prés

La vie de Boris Vian a été romanesque. Mais quelle était l'importance du jazz dans cette aventure extraordinaire ?
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Malgré une vie plutôt courte, la biographie de Boris Vian est aussi dense que celle des grands artistes de son époque. Né à Ville-d'Avray en 1920, il a une scolarité plutôt brillante, qui réunit études de philosophie et ingénierie – il intègre l’École Centrale en 1939. Contraint à un repos régulier par une insuffisance cardiaque, c'est très tôt que Vian découvre la littérature et le jazz. C'est probablement cette même maladie du cœur qui l'a poussé à vivre sa vie intensément et à se diriger continuellement vers de nouvelles activités ou expériences.

La grande époque de Saint-Germain-des-Prés

Journaliste, inventeur, poète, parolier, critique, conférencier, scénariste, traducteur, chanteur, musicien sont autant de talents dans lesquels il s'est investi, avec des niveaux de réussite variables, mais toujours avec une singulière créativité. Ce sont ses talents littéraires qui sont restés les plus fameux, à travers des titres redécouverts par les étudiants de mai 68. C'est donc une reconnaissance posthume qu'aura connu Boris Vian; à sa mort en 1959, c'est un artiste méconnu.

Méconnu il ne l'est pourtant pas partout. Son deuxième talent est musical, et sa trompette le porte rapidement sur toutes les affiches de Saint-Germain-des-Prés. C'est une aventure qui débute en 1937. Il s'inscrit cette année-là au Hot Club de France , un lieu à l'époque unique, puisqu'on peut y écouter quantité de disques américains introuvables dans le commerce. Un rendez-vous qui permet à Vian de se familiariser au jazz venu directement d'outre-atlantique.

Boris Vian, les Zazous, les cabarets...

Contrairement à beaucoup d'artistes de l'époque, la guerre n'a pas totalement été un temps mort dans la vie de Boris Vian. En juin 1940, la jeunesse parisienne anarchiste ou apolitique affiche une anglophilie insolente face à leurs parents pétainistes. Ces "Zazous" tirent ce nom d'un titre de Cab Calloway, le compositeur de Minnie the Moocher , un des grands classiques du jazz des années 30. L'état d'esprit séduit Boris Vian, sans pour autant le pousser à adhérer aux délires vestimentaires des Zazous.

En 1945, la jeunesse Zazou se retrouve et réinvente la fête dans les caves et les clubs du quartier latin. Le Tabou, la Rose Rouge, le Club Saint-Germain ... deviennent les endroits où l'on peut rencontrer des futurs grands noms de la culture française: Simone de Beauvoir, Jacques Prévert, Raymond Queneau, Samuel Beckett, et même Jean-Paul Sartre qui évoque, à propos de cette profusion d'idées nouvelles, "une aventure extraordinaire". Et malgré la fréquentation de ces existentialistes – Sartre surtout – Boris Vian garde en mémoire la 'Pataphysique, la "science des solutions imaginaires" lancées par Alfred Jarry dans un ouvrage paru en 1911.

Une activité créative débordante

Le trompettiste devient l'épicentre de ce microcosme qui se rassemble chaque soir autour du jazz. Devenu figure emblématique de Saint-Germain-des-Prés, il est à l'origine de rencontres incongrues, comme celle entre le pianiste Duke Ellington et Queneau, ou entre Miles Davis, Sartre, Picasso et Juliette Gréco.

Pour cette dernière Boris Vian va composer quelques morceaux, ainsi que pour Serge Reggiani. Il devient également chroniqueur pour la revue de Sartre Les Temps Modernes , où il publie la "Chronique du menteur". A la revue Jazz Hot du critique musical Charles Delaunay – fondateur du Hot Club de France dont Vian était membre – il dédie un grand nombre d'articles sur le jazz. Dès 1945, il participe au Studio d'essai, puis au Club d'essai, un atelier de production audiovisuelle rattaché à la RTF et dirigé par Pierre Schaeffer – qui aura la révélation de la musique concrète dans ce même Club.

Le jazz dans la littérature de Boris Vian

Mais c'est sur la publication de son premier roman L'écume des jours , en 1947, appuyée entre autre par Queneau et Gallimard, que Boris Vian fait reposer ses espoirs en matière de littérature. Or la "jazz attitude" dont est imprégné l'auteur se retrouve dans ses écrits. Les premières lignes de L'écume des jours seraient inspirées d'un chorus du saxophoniste Ben Webster. Lors d'une interview pour la chaîne Arte, le réalisateur Philippe Kohly explique comment Vian "écrit vite et rature peu. Il tient d'abord à la spontanéité du ton. Il se lance comme un saxophoniste sur son thème et il improvise. […] La vérité du moment sera la bonne."

Fin de vie : la chanson

Symboliquement, Boris Vian renie le jazz au début des années 50 lorsqu'il décide d'abandonner la trompette, en même temps que se brisent ses rêves d'écrivains. Les quelques romans qu'il a publiés jusqu'ici sont à peine remarqués par les lecteurs et la critique, et l'argent commence à manquer. A partir de 1954 il va donc s'orienter vers la chanson. D'abord parolier, il se résout à chanter ses propres textes, faute d'interprète. C'est d'ailleurs lors d'un concert aux Trois Baudets en 1955 qu'il aurait impressionné le jeune Gainsbourg, au point de le pousser à se lancer dans la chanson.

Les chansons qu'écrit Vian sont originales, soit dignes d'un engagement « anarchiste » contre les institutions, soit drôles et saugrenues – une veine qu'il partage avec son ami Henri Salvador. Des chansons comme Le Déserteur font échos à d'autres plus farfelues comme Le blues du dentiste ou La java des bombes atomiques , et contribuent à créer un univers absurde, décalé, à la fois poignant et loufoque. Un univers qui ne sera pourtant associé à Boris Vian qu'après sa mort prématurée en 1959.

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