Dissidence et contre-culture en URSS

La contre-culture n'est pas uniquement américaine. Comment la dissidence soviétique contournait-elle la censure en URSS ?
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Course à l'armement, course à l'espace... Durant la guerre froide États-Unis et URSS n'ont cessé de se courir après. Cette compétition atteint aussi les couches les plus profondes de la société. Au moment où le mouvement hippie fleurit en Californie et se répand à travers l'Amérique du Nord, l'URSS doit également faire face à des mouvements de contestation internes. Cette dissidence s'affiche, dès le milieu des années 1950, contre le totalitarisme, mais aussi comme une alternative à la contre-culture américaine.

Premiers indices d'une dissidence en URSS

La grande majorité des dissidents ne conteste pas les idéaux marxistes de l'Union soviétique; c'est l'aspect totalitaire du régime qui révolte, surtout sous Staline. Jusqu'en 1953, l'URSS connaît l'apogée de la terreur. Dans son Histoire de l'Union soviétique , Nicolas Werth indique que la population pénale passe de 1,3 million d'individus à 2,5 millions entre 1945 et 1953. A partir de 1948, le régime ouvre plusieurs camps spéciaux, destinés aux détenus condamnés pour activités "contre-révolutionnaires" ou "antisoviétiques". Certains de ces camps deviendront par la suite des pôles importants de révolte culturelle et de résistance politique.

Trop dispersés, les dissidents n'ont semble-t-il jamais constitué une véritable opposition politique, et n'ont jamais eu un poids aussi conséquent que les hippies américains, par exemple – qui parviennent à amorcer un mouvement de contestation à l'encontre de la guerre du Viet-Nam. Les samizdat sont peut-être le reflet le plus fidèle de ces mouvements dissidents en URSS.

Le samizdat : les risques de l'auto-publication

Du russe sam , (soi-même) et izadateltsvo (publication, édition), le samizdat est une littérature manuscrite produite dans l'illégalité, une auto-édition underground qui circule dès la mort de Staline en 1953. A l'époque en URSS, les machines permettant la duplication ne pouvaient être détenues à titre privé. Les journaux samizdat étaient donc recopiés à la main, photographiés, ou tapés à la machine sur plusieurs feuilles de papier carbone en même temps. Les quelques exemplaires étaient ensuite transmis de main à main au sein des cercles étroits de lecteurs. C'est à chaque fois qu'un de ces lecteurs était en possession d'un quelconque moyen de reproduction, et prenait le risque de dupliquer un samizdat, que le nombre d'exemplaires augmentait.

Quelques auteurs prenaient un risque supplémentaire en transformant leur samizdat en tamizdat . Leurs œuvres, envoyées à l'étranger, généralement vers les démocraties occidentales, y étaient imprimées sur rotatives, puis étaient réimportées clandestinement en URSS pour y être diffusées. C'est par exemple le cas de Venedikt Erofeev qui fît imprimer des manuscrits à Paris et Israël.

S'exprimer contre le régime soviétique

Jusqu'ici la littérature était un instrument de contrôle ou d'auto-promotion du régime soviétique. Ainsi, en 1953, les premiers auteurs dissidents écrivent sur le thème qui leur semble le plus révoltant: les atteintes à leur liberté d'expression. Puis les sujets s'élargissent: œuvres littéraires, politiques ou philosophiques, chansons satiriques et poèmes dénoncent le "réalisme social", la bureaucratie, l'athéisme, voire le système dans sa totalité. En avril 1968 paraît le journal certainement le plus lu parmi les samizdat : La Chronique des évènements quotidiens .

Dans un premier temps les samizdat sont perçus comme des mouvements intellectuels, à Moscou et Leningrad – rebaptisée Saint-Petersbourg en 1991. Puis ils deviennent, pour tous les auteurs de l'URSS, l'unique moyen d'avoir ses œuvres diffusées et lues. De grands noms rejoignent le mouvement, comme Sakharov et Soljenitsyne, et c'est une importante culture underground qui naît des samizdat . Ils sont jusqu'à la Glasnost de Gorbatchev en 1985, les seuls moyens de publication en dehors de la censure du régime. Ainsi, même des œuvres plus anciennes, et qui avaient été interdites au début du siècle, refont surface, comme la poésie d'Anna Akhamatova.

Contre-culture à Leningrad

Il ne faut cependant pas limiter la dissidence en URSS aux seuls samizdat . Leningrad devient, dans les années 1960, le berceau d'une véritable contre-culture presque capable de rivaliser avec celle qui provient des États-Unis. Pour ce qui est du rock et de la culture alternative, Leningrad gagne le surnom de "Liverpool de l'ex-Empire soviétique". Le premier rock-club, la première émission TV consacrée au rock apparaissent à Leningrad, ainsi que les Mitkis, une bohème leningradoise d'abord reconnue pour ses dessins, puis pour "une philosophie de la vie et de la transition basée sur le positivisme" ( Céline Bayou, revue Regard sur l'Est, octobre 2003 ).

Comme la littérature samizdat était née avec le régime soviétique, elle disparaît avec lui en 1991: la publication redevient indépendante et n'a donc plus à contourner la censure. Au sein de l'URSS elle a probablement esquissé les premiers traits d'une société civile. Cependant, la capacité des samizdat à fragiliser le système est contestable, et il semble que leur plus grand mérite ait été de permettre à l'Occident – et non aux pays de l'URSS – de se constituer des opinions sur le communisme.

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