IT et Oz : la presse underground britannique

Symbole de la contre-culture britannique, comment la presse clandestine a-t-elle fait son chemin dans les années 60-80?
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Au début des années 60, le Royaume-Uni soutient les États-Unis dans la guerre du Vietnam, sans pour autant y envoyer de troupes. La politique intérieure est, quant à elle, inadaptée aux changements importants de la société britannique. La jeunesse, entre autre, est rabrouée, voire ignorée, par les décisions politiques conservatrices. Hippies, beatniks, drogués forment une contre-société et s'inventent une culture propre, pour faire face à la neutralité conformiste et stérile dont fait preuve la presse officielle. Progressivement, les indices de l'émergence d'une contre-culture se précisent et bousculent la conception paternaliste de la société.

IT et Oz: l'expression des marginaux

En octobre 1966, International Times paraît pour la première fois à Londres. C'est après une plainte du journal national The Times qu'il doit changer de nom et devient IT . Il est suivi en 1967 par le magazine Oz , qui existe déjà depuis 1963 à Sydney. D'autres titres apparaissent dans les années suivantes, comme Friendz , Ink, Black Dwarf, Gay News... Ces journaux sont produits par des indépendants qui souhaitent refléter l'identité des marginaux. Au sein des publications, la parole est donnée à tous les courants de pensée de la contre-culture, du "mysticisme pacifique" au "radicalisme militant".

Les publications underground sont la production de collectivités composites, ce qui a pour résultat un style incohérent et complexe. La rhétorique est informelle, le langage provocateur. Esthétiquement, la mise en page des journaux est chaotique. L'accumulation de couches d'encre de couleurs différentes rend certains textes illisibles et certaines images incompréhensibles. Pourtant une réflexion – intimement liée à la consommation de drogue – accompagne peu à peu la fabrication des journaux. L'utilisation de feuilles de métal et d'encres fluorescentes exprime un désir de subversion des codes, qui n'est pas sans choquer les bonnes mœurs britanniques. C'est pour ces raisons, parmi d'autres, que la presse underground est interdite "à la surface".

Vivre avec la censure: publicité et contenus

IT et surtout Oz sont régulièrement victimes des raids de l'Obscene Publications Squad (OPS). Mise sur pied par une loi de 1959 visant à censurer l'obscénité, l'OPS a déjà quelques interdictions à son actif lorsqu'elle envoie la rédaction de Oz devant les tribunaux en 1971. Elle est, par exemple, à l'origine de la censure de L'Amant de lady Chatterley (de D. Lawrence) en 1961, sous prétexte que l'auteur y faisait figurer des obscénités – il ne s'agissait en réalité que de quelques mots à quatre lettres aujourd'hui vulgarisés.

La presse underground doit survivre en souterrain, via des réseaux restreints de lecteurs, et ne recherche par conséquent aucun profit. La publicité est le moteur essentiel de son financement, mais n'apparaît que par pure nécessité, sans générer aucun bénéfice. De plus elle correspond aux intérêts des lecteurs – disques, encens, livres, sex-shops, etc. – et au contenu des articles. D'après une analyse de Richard Neville, "rédacteur en chef" de Oz , la culture nouvelle et les hippies sont les premiers centres d'intérêt des titres underground. Ils sont suivis de près par les éditoriaux idéologiques, les comics, les articles relatifs à la drogue et, bien sûr, à la pop music. (Dreyfus, A - " La Presse Déchainée" in Communication & Langage , n°13, 1972, pp 75-85)

En 1966, IT est crée lors d'un concert géant des Pink Floyd . Daevid Allen des Soft Machine qualifie alors l'évènement de "première reconnaissance d'une fulgurante révolution socio-culturelle". Dès lors, quand la presse underground britannique parle de la pop music, c'est généralement à travers la glorification des artistes ou l'apologie de l'art psychédélique. Malgré l'état de transe des rédacteurs, l'information musicale reste complète et détaillée. Des hommes comme Neville sont là pour s'assurer que la fragile crédibilité du journal n'est pas anéantie par les divagations d'un rédacteur "camé".

L'essoufflement de la vague contestataire

En 1973, Oz succombe à une dette de 20 000£ et cesse de diffuser après une cinquantaine de numéros. IT doit mettre définitivement fin à ses publications en 1986, après plus de 200 numéros et une série d'interruptions plus ou moins longues. Le manque de lectorat en est la cause principale: au milieu des années 80 les contestations sont sensiblement différentes que dans les années 60. Il semble que les titres clandestins ne trouvent plus leur place dans l'Angleterre de Margaret Thatcher, l'Angleterre où la télévision commence à s'imposer comme une terrible concurrente à la presse. Finalement le mouvement de contestation s'enraye lentement, et disparaîtra dans les années 90 avec l'essoufflement du mouvement punk, emmenant avec lui ce symbole de la résistance culturelle que représente la presse underground britannique.

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