Muzak invente la musique d'ambiance

Où que l'on aille, la musique s'impose comme un fond sonore adapté à toutes situations. Mais comment est née la musique d'ambiance ?
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Dans les ascenseurs, le long des rayonnages de supermarché, en pleine rue, au téléphone...

La musique n'est pas seulement celle que l'on écoute sur son baladeur mp3 ou sur sa chaîne hifi. Elle est aussi celle qui se glisse dans les oreilles sans qu'on le veuille. Celle qui accompagne le déroulement de la journée, mais timidement, en background.

Un fond sonore pour rendre son commerce vivant

Dans les années 20, les avancées technologiques permettent enfin de diffuser de la musique enregistrée. Dans les bistrot, bars et cafés, la radio anime déjà: elle devient alors le premier "fond sonore" utilisé par les commerçants. Ils seront rapidement suivis par les magasins à prix unique. C'est notamment le cas de Monoprix, la chaîne créée dans les années 30 par celui qui avait déjà mis sur pied les Galeries Lafayette.

Ce besoin de rendre son commerce plus vivant, c'est George Owen Squier, un major-général de l'armée américaine, qui va y répondre. En 1922, il fonde Radio Wired, qui n'envoie sur les ondes que des musiques d'ambiance. Séduites par ces programmes, les entreprises vont être de plus en plus nombreuses à se brancher sur Radio Wired. Si bien qu'en 1934, année de la mort de Squier, le service radiophonique sera rebaptisé Muzak Inc., un nom qui serait inspiré de Kodak, la marque d'appareils photos déjà célèbre dans les années 30.

La musique « fonctionnelle »

Le succès de Muzak Inc. est fulgurant: si ses produits font déjà fureur auprès des partisans de la "musique en travaillant" durant la guerre, c'est à partir de 1948 que les ventes de la société explosent. Son objectif est simple: vendre aux magasins, ateliers de production, usines, bureaux... une musique dite "fonctionnelle" jugée apte à accroitre la productivité des ouvriers. Il s'agit alors de l'application de ce que le philosophe Theodor Adorno appelait "l'écoute régressive," une écoute qui peut accompagner n'importe quelle activité

Un son aseptisé, mais porteur de résultats

Mais quelle musique la société Muzak Inc. vend-elle à ses clients ? La firme définit à l'époque son produit (car dans ces conditions, la musique est bien un produit...) comme "une musique dont on a retiré l'aspect divertissant."

Et pour cause : pour ses premières productions, Muzak Inc. se réapproprie certains standards de la musique américaine, et y supprime toute note originale, surprenante ou inattendue. Voix, cuivres, percussions marquées, changement de tempo ou de niveau sonore sont bannis pour laisser place à un son "aseptisé." Ainsi, avec ce fond sonore pur, les ouvriers ne se détournaient pas de leur tâche, mais se révélaient sensiblement plus productifs.

La revue Books du juin 2010 relate même l'existence d'études réalisées dans les années 70. "En 1972, Black&Decker signala un gain de productivité de 1,42 % grâce à la diffusion de Muzak, tandis qu'à l'hôpital St, Joseph de Yonkers, dans l'État de New-York, le Dr Frank B, Flood, responsable du service de cardiologie, nota une hausse du taux de guérison dans l'unité des soins intensifs."

Le pouvoir de la musique ?

Plus tard, la muzak (la compagnie finira par donner son nom à son produit) sera davantage assimilée à la musique lounge ou aux airs légers de bossa nova. Un cliché véhiculé en grande partie par les films.

Si aujourd'hui la musique en usine ou en hôpital a presque disparue, elle s'est installée ailleurs. Grandes surfaces, ascenseurs, salles d'attente, répondeurs téléphoniques, restaurants, gares sont autant d'endroits bombardés d'un fond sonore continu.

Alors s'agit-il de masquer les bruits désagréables ? De mettre le consommateur dans de bonnes dispositions pour acheter ? Ou simplement de faire patienter, de créer une atmosphère ? Il est en réalité difficile de connaître le rôle exacte de la musique d'ambiance. Pourtant, la société Muzak Inc. existe toujours: preuve d'un réel pouvoir de la musique ? Peut-être...

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