Dans la jungle des disques de Jimi Hendrix

Régis Canselier publie un livre consacré à la discographie de Jimi Hendrix. Le catalogue du guitariste mort en 1970 n'en finit pas d'être exploité.

Quand Jimi Hendrix meurt à à 27 ans à Londres, le 18 septembre 1970, il laisse quatre albums, dont un double et un autre enregistré en concert, une poignée de 45-tours et une compilation, Smash Hits . Pourtant, sa discographie est l’une des plus fournies, des plus compliquées et des plus retorses de l’histoire du rock. Car aussitôt après sa mort, le catalogue du guitariste est devenue la nouvelle poule aux œufs d’or de tous les producteurs, managers et autres maisons de disques plus ou moins bien intentionnés qui ont un jour eu Hendrix sous contrat. Sans parler de la famille elle-même qui, sous le nom de société Experience Hendrix LLC, a récupéré les droits de gestion et d’exploitation de ce catalogue en 1995.

Résultat ? Une discographie posthume pléthorique, faite de compilations, de rééditions, de coffrets, de concerts, d’inédits, de mixages alternatifs, de jams, de chutes de studios, de démos… Des disques complètement artificiels proposent des chansons constituées d'un assemblage de différentes prises, voire de parties instrumentales (re)jouées après la mort du guitariste.

Les albums officiels ont été rééditées nombre de fois en CD, parfois sans les pochettes originales, d’autres fois dotés d’un mixage altéré ou d’un track-listing incongru… Bref : c’est la jungle, et mieux vaut être un hendrixologue averti pour s’y retrouver et ne pas se faire avoir. C’est pour ces raisons que Régis Canselier, musicien et administrateur d’un forum Internet français consacré au génial guitariste, publie un livre aux éditions Le mot et le reste dédié à cette discographie confuse.

Electric ladyland et la crise d'inspiration

Jimi Hendrix, le rêve inachevé n’est donc pas une biographie ni un essai sur l’art, l’inspiration et l’influence de l’Enfant Vaudou. C’est un véritable guide, minutieux, plutôt bien écrit et parfois pédagogique. L’idée consiste à expliquer d’où viennent tous ces enregistrements que l’on trouve, ou que l’on a trouvé un jour, dans les bacs à disques, mais en reprenant le fil de la carrière d’Hendrix. Le livre privilégie en effet l’approche chronologique, partant de la publication des premiers singles, du premier album, Are you experienced en 1967 et des premiers concerts (dont celui de l’Olympia en 1966 en première partie de Johnny Hallyday), expliquant où les chansons ont finalement atterri.

Si les choses sont assez claires pour les premiers temps, la situation se complique à mesure que les ambitions musicales d’Hendrix prennent de l’ampleur. Assez vite, le guitariste veut se défaire de son image d’acrobate psychédélique faisant de la pop un peu bruyante; il veut faire évoluer son style, jouer une musique plus métissée, plus arrangée, plus complexe. Mais il ne connaît pas le solfège, les moyens techniques de l’époque sont limités et, après la sortie de son double-album Electric Ladyland en septembre 1968, Jimi Hendrix traverse une crise d’inspiration. Du coup, sa technique de travail va consister à coucher sur bandes toutes les idées, tous les essais et autres démos auxquels il se livre.

Il laisse ainsi des kilomètres d’enregistrements sur bandes magnétiques, des travaux plus ou moins aboutis mais qui alimentent encore aujourd’hui l’industrie du CD. Encore cette année, en 2010, avec Valleys of Neptune , compilation douteuse de morceaux aux d’arrangements complétés en 1987…

Mais c’est en particulier le cas de l’album inachevé First rays of the new rising sun , sur lequel on ne sait pas exactement quelles chansons le musicien voulait voir figurer ni lesquelles étaient véritablement terminées. Or, le projet a fait l’objet de plusieurs disques entre les années 70 et 90. Avec un respect discutable de l’œuvre et des souhaits du guitariste.

De Monterey à l'Ile de Wight

Régis Canselier ne se limite pas aux disques. Il aborde les concerts et les tournées, dédiant des chapitres entiers aux concerts de Monterey en 1967, du Winterland en 1968, du Royal Albert Hall et de Woodstock en 1969, de l’Ile de Wight en 1970, ainsi que de longues revues de détails des tournées de 1969 et 1970 et des concerts du Fillmore East pour le réveillon 1969-1970 avec le Band of Gypsys.

A chaque fois, l’auteur nous explique à quels disques toutes ces prestations ont donné lieu, comme le Live at the Winterland , Hendrix in the West ou l’imposant coffret Stages publié en 1991 (indisponible depuis) et proposant un concert pour chaque année de la carrière d’Hendrix.

L’ouvrage est très bien fait, édité avec soin comme souvent chez Le mot et le reste (déjà éditeur du livre de l ’ingénieur du son des Beatles , d’un autre sur la création de Kind of Blue de Miles Davis et d'une analyse discographique de Pink Floyd ). Cet ouvrage foisonnant inclut un cahier d’illustrations en couleurs (les images noir et blanc dans le corps du livre ayant tendance à être trop sombres).

Si le texte évite les écueils du livre de fan et les superlatifs vains, il est clair qu’il s’adresse à des passionnés tant l’auteur rentre parfois dans les détails (sur un mixage, un accordage défectueux, un problème de rythme) et donne l’impression, de temps à autre, de chipoter.

Régis Canselier n’hésite pas non plus à critiquer les errements du guitariste et la faible qualité de certaines de ses prestations. Mais inévitablement, il nous incite à nous replonger dans notre discothèque pour réécouter (très fort de préférence…) ces albums légendaires et ses concerts furieux. Ce qui prouve que l’auteur a rempli largement sa mission.

Régis Canselier, Jimi Hendrix, le rêve inachevé , Le mot et le reste, mai 2010, 464 pages

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