"Eden matin midi et soir" : autopsie d'un réseau de pensées

Chloé Delaume signe son quinzième livre chez Joca Seria. Elle y explore ce qu'elle nomme la tanatopathie sous forme d'autopsie d'un mode de pensées.
20 Juil

La Thanatopathie

Du grec thanatos , la mort, et de pathos , ce dont on souffre... C'est ainsi qu'Adèle désigne le mal qui la ronge.

Le personnage ne s'adapte pas à la vie. "Hier soir, j'ai voté la mort" écrit en ouverture Chloé Delaume.

Adèle explore ici ce que l'on pourrait qualifier de "défaut de fabrication". Elle raconte, durant cinquante minutes, et explique les raisons de son choix.

Cinquante minutes d'auto-analyse

Le récit même de l'auteure tourne autour de l'idée des cinquante minutes.

En France, un suicide survient en moyenne au bout de ce laps de temps.

Adèle insiste sur ce point tout au long de quarante-six pages torturées. Elle considère sa tanatopathie avec humour et détaille la faute qu'elle s'apprête à commettre.

Cela peut être long, cinquante minutes. Il faut savoir quoi dire. Chloé Delaume, elle, mise tout sur l'unique personnage de son bouquin.

Adèle est à plusieurs dans sa tête mais se fait porte-parole des pensées des autres.

Elle s'analyse, se décortique par les mots. C'est son unique moyen de communication car elle est "inapte à la vie" .

Elle exprime sa pathologie, crève en quelques sortes l'abcès. Elle semble ne plus rien pouvoir faire pour elle-même et le lecteur assiste, impuissant, à son oraison funèbre.

Les maux par les mots

Adèle ne suscite nullement la compassion ou la pitié. Elle parle, cinquante minutes durant, de ce qui la ronge, sans chercher à plaire.

Chloé Delaume écrit avec sobriété, décrit avec la justesse des mots le réseau de pensées d'une future suicidée.

Le suicide fait des ravages en France, l'auteure argumente sans langue de bois. Elle aligne ses phrases comme certains aligneraient leurs tentatives d'"autolyses". Elle ne décompte pas le temps qui lui reste. Elle parle, s'épanche, plaisante mais ne réfute rien. C'est important de ne pas réfuter. Elle signe en quelques sortes l'état des lieux d'un habitacle humain bondé de voix. Cela fait comme le métro aux heures de pointes. Une personne en train de s'exprimer, une seconde, à l'autre bout, qui entend qu'on l'interpelle. Mais finalement, est-ce que quelqu'un écoute ?

Le lecteur, lui, suit le récit d'Adèle jusqu'à la toute fin, sachant très bien qu'elle mettra fin à ses jours une fois la dernière page atteinte.

Pour conclure

Le livre intéressera notamment les plus curieux et/ou amateurs d'autofictions.

La stylistique mérite néanmoins le coup d'oeil. La mort au sein de notre société suscite la peur puisque plus ou moins inconnue. Chloé Delaume fait d'un sujet somme toute commun une petite perle de littérature. Elle explore à coups d'humour noir et incisif, celui qui écorche et ne prend pas de pincettes.

A consommer sans modération.

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