Le Real Madrid a-t-il perdu son âme avec Mourinho ?

Depuis son arrivée au sein du club à l'été 2010, l'entraîneur portugais José Mourinho a bouleversé tous les codes de la "Maison Blanche".

L'emblématique entraîneur, qui se surnomme lui-même "The Special One" depuis une conférence de presse en Angleterre, alors qu'il coachait l'effectif de Chelsea, ne cesse de créer la polémique. Ses coups de gueule, son égocentrisme, qu'il cultive à outrance, mais également ses résultats sportifs font de lui l'une des personnalités les plus intrigantes du milieu footballistique.

Incroyable à la tête du FC Porto, qu'il emmène sur le toit de l'Europe en 2004 sans budget conséquent, fantastique avec l'Inter Milan pour un triplé historique (Coupe d'Italie, championnat, Ligue des Champions en 2010), il attise les convoitises du grand Real Madrid de Fiorentino Perez. Son transfert fera les gros titres des journaux sportifs de l'été 2010, mais au terme de sa première saison madrilène, voici qu'arrive l'heure du bilan.

La tornade Mourinho

À peine arrivé dans le club de la capitale espagnole, l'entraîneur portugais a souhaité imposer sa griffe. L'une de ses premières interventions médiatiques eut pour but de le poser en gestionnaire autonome du club. Sans tarder, José Mourinho a dévoilé l'équipe-type qu'il souhaitait pour son nouveau challenge. Casillas restait le portier attitré des Merengues, avec à ses côtés Sergio Ramos, Pepe et Maicon. Au milieu de terrain, on retrouvait Xabi Alonso, De Rossi, Kaka et Ronaldo. En attaque, le tacticien confirmait la première saison encourageante du Français Karim Benzema au club et optait pour l'Argentin Angel Di Maria comme nouveau venu. Constatons que Fiorentino Perez a accordé une grande importance aux dires de son nouvel entraîneur puisqu'à quelques exceptions près, la plupart des joueurs précédemment cités ont bel et bien atterri dans le club Madrilène. Seuls De Rossi et Maicon sont restés chez eux, remplacés respectivement par l'Allemand Mesut Özil en provenance du Werder Brême et par Marcelo, déjà au club depuis 2007 mais à qui Mourinho a accordé un temps de jeu plus large.

Remarquons l'intérêt de l'entraîneur pour son milieu de terrain, emplacement essentiel de son schéma tactique, quel que fut le club qu'il a managé. En revanche, pour ce qui est de l'attaque, seul Karim Benzema est un pur numéro 9.

Il est bon de signaler également qu'il semble reproduire à l'identique la recette qui a fonctionné à merveille en Italie, à savoir, contrôler très haut le milieu de terrain avec plusieurs joueurs à vocation offensive et ainsi profiter des espaces libres en contre. Toutefois, si cette méthode a fait ses preuves dans le Calcio, championnat connu pour ses préférences défensives, allait-il en être de même en Liga, où l'attaque prime?

Un début de saison tonitruant

Durant l'été 2010, le Real Madrid entame une série de matchs amicaux par une victoire 3-2 contre les Los Angeles Galaxy, au Rose Bowl de Pasadena. S'ensuit une victoire aux tirs aux buts contre le Bayern Munich et une nette victoire contre le Hercules Alicante (3-1). Certains joueurs de l'effectif vont décevoir, comme le Hollandais Van der Vaart, alors que d'autres comme l'Argentin Gonzalo Higuain vont imposer une concurrence accrue au sein de l'attaque madrilène.

Ces premiers succès significatifs vont encourager Mourinho dans la voie du beau jeu avec une volonté incessante de marquer. Cette idée va se confirmer dès le début du championnat avec des victoires fleuves, tout d'abord contre l'Espanyol Barcelone lors de la 4e journée (3-0), grâce à trois buts inscrits par les trois joueurs offensifs alignés, à savoir Ronaldo, Benzema et Higuain. Lors de la sixième journée, c'est le Deportivo la Corogne qui fait les frais du grand état de forme du Real en s'inclinant 6-1 à Bernabeu. La rencontre suivante, c'est au tour de Malaga d'être laminé (4-1) à domicile. Santander se présente ensuite à Madrid mais la défaite du Racing est cuisante: un nouveau 6-1! Cette impressionnante série va se poursuivre avec la réception de l'Athletic Bilbao, qui repartira dans le Pays Basque avec cinq buts dans son escarcelle (victoire 5-1 des Madrilènes).

À n'en pas douter, José Mourinho semble avoir trouvé la formule magique pour créer une osmose favorable entre tous les "galactiques" du club. Higuain s'est imposé comme un titulaire indiscutable sur le front de l'attaque, fort de ses 7 buts en 12 journées, reléguant Karim Benzema au statut de remplaçant, avec seulement une réalisation en Liga. Cristiano Ronaldo a confirmé la confiance de son compatriote portugais en inscrivant, quant à lui, 14 buts. Özil et Di Maria, dans la foulée de leur très belle coupe du Monde, ont satisfait les souhaits de leur coach et sont régulièrement alignés dans l'équipe de départ.

La mayonnaise Mourinho semble avoir pris avant le déplacement au Camp Nou.

Un "Clasico" plus attendu que jamais

Le FC Barcelone a également été actif sur le marché des transferts durant l'intersaison, enregistrant notamment le départ d'Ibrahimovic pour l'AC Milan et l'arrivée de l'Argentin Mascherano et du buteur espagnol David Villa, sacré champion du monde quelques semaines auparavant avec la Roja. Les Blaugrana ont également perdu leur défenseur mexicain Rafael Marquez, parti s'exiler aux États-Unis, ainsi que leur milieu de terrain Yaya Touré, recruté par Manchester City. Ces trois départs de joueurs "de taille" handicapent incontestablement l'équipe dans le jeu aérien, et José Mourinho le sait.

C'est le 27 novembre 2010 que va se jouer le fameux Clasico, entre les deux équipes en forme du moment. Le Nou Camp est plein comme un oeuf, près de 100 000 spectateurs sont présents pour assister à la rencontre la plus attendue de l'année. Mourinho, qui est à l'origine, avec l'Inter, de l'élimination du Barça l'année précédente en Ligue des Champions, semble avoir l'avantage tactique pour contrecarrer le jeu à une touche des Barcelonais. Fort de son incroyable début de saison, Mourinho aligne une équipe résolument offensive en 4-5-1 mais avec quatre milieux portés vers l'attaque. Benzema est seul en pointe, profitant de la blessure de Gonzalo Higuain. L'entraîneur portugais, sûr de lui, veut prouver qu'il est le meilleur en allant gagner sur le terrain de l'ennemi juré catalan. Quelle meilleure façon de s'imposer à Madrid?

De son côté, Pep Guardiola, le coach barcelonais, a décidé de faire confiance au jeu constitué de passes courtes et d'une grande maîtrise du ballon, qui a fait la renommée du club.

La désillusion va être phénoménale pour Mourinho qui a souhaité, par tous les moyens, imposer son style de jeu. Score final 5-0 et un Real qui termine à 10 après l'expulsion de Ramos. Signalons que huit joueurs madrilènes, présents dans le onze de départ, ont écopé d'un avertissement. Une manita, cinq doigts de la main pour une victoire historique et sans contestation possible. Le Real n'est quasiment jamais parvenu à inquiéter les Blaugrana.

Cette défaite cuisante va faire écho dans tous les quotidiens espagnols et José Mourinho subir là un échec retentissant, qui va changer la physionomie du jeu madrilène pour les matchs à venir.

Une façon de jouer qui dérange

Depuis le Nou Camp, José Mourinho garde en lui ce souvenir ayant mis à mal la réputation à laquelle il tient tant, celle du meilleur entraîneur du monde, capable de faire gagner n'importe quelle équipe dans n'importe quelle condition. Pour les futurs matchs en Liga, rien ou presque ne changera dans les plans de jeu de l'entraîneur, celui-ci jugeant les autres équipes espagnoles, à juste titre, inférieures à la sienne.

Tout va basculer le 16 avril 2011 lorsque le Real Madrid retrouve le FC Barcelone pour le match retour à Santiago-Bernabeu. La pression est bel et bien sur les épaules de José Mourinho et celui-ci semble la vivre assez mal. "The Special One" risquerait gros si ses joueurs perdaient une nouvelle fois.

La défense à outrance, voilà le stratagème employé par l'entraîneur du Real pour éviter la catastrophe. Une grosse présence en milieu du terrain, un pressing très haut allié à une énorme agressivité sur le porteur du ballon, voici le nouveau Real Madrid! Pour récupérer l'avantage, tout est possible, même les fautes les plus abjectes.

Malgré cela, le Real se créé peu d'occasions et sera même mené au score suite à un penalty de Lionel Messi. La psychose revient un bref instant avant que Ronaldo n'égalise, également sur penalty, suite à un coup de sifflet bien généreux de l'arbitre de la rencontre. Le premier des quatre Clasico du mois d'avril se solde par un bien triste match nul (1-1).

La semaine suivante, les deux clubs se retrouvent en finale de Coupe du Roi au stade Mestalla de Valence. Cette fois, Mourinho et ses hommes vont s'imposer après prolongations sur un but de Cristiano Ronaldo, de la tête. L'essentiel est de gagner dira Mourinho, mais le Real n'a pas convaincu. Toujours aussi défensifs et agressifs, les Merengues auraient mérité de terminer à dix.

Johan Cruijff, ancien stratège catalan, aujourd'hui dans le staff du club, ainsi que l'ancienne gloire madrilène Alfredo Di Stefano, s'indignent de voir un tel jeu pratiqué par le grand Real. Tous deux le font savoir et la presse s'en mêle. La culture du beau jeu offensif s'est transformée en agressivité et en mur défensif pour ne pas perdre.

Barcelone, la "bête noire" de Bernabeu

C'est dans ce climat tendu que va se jouer la demi-finale aller de la Champion's League à Bernabeu. La confiance semble avoir changé de camp, le Real a l'avantage psychologique après sa victoire en Coupe du Roi.

Le match débute dans un climat délétère. Les fautes se multiplient jusqu'à la pause où le score reste nul et vierge, malgré une grosse possession de balle des Barcelonais. Dès la reprise, le Barça pose une nouvelle fois le pied sur le ballon et Madrid... commet des fautes. Sergio Ramos est averti et manquera le match retour. C'est un coup dur pour Mourinho, mais il était prévisible! Quelques minutes plus tard, Pepe, puni pour l'ensemble de son oeuvre, écope d'un carton rouge suite à une tentative de contre dangereuse sur Alves. Le Real termine une nouvelle fois à dix. Mourinho est lui aussi expulsé pour avoir critiqué l'arbitrage, l'entraîneur termine derrière les barreaux des gradins, entouré de la sécurité. Tout un symbole!

Un seul joueur restera dans son match, il s'agit du petit prodige argentin, Leo Messi. Le football triomphera de la violence et comme un clin d'oeil du destin, c'est le meilleur joueur du monde qui débloquera la situation de deux coups de génie qui ne doivent rien à personne.

Adebayor, que Mourinho a souhaité enrôler dans l'effectif malgré les critiques de ses adjoints, se fera remarquer par une gifle sur un joueur adverse qui aurait dû lui valoir une expulsion. Le recrutement du Togolais, peu entreprenant et loin d'être efficace, semble donner raison aux personnes réticentes à son arrivée.

Durant la rencontre, le FC Barcelone aura eu 78% de possession de balle contre 22% pour les Madrilènes. Les Catalans auront effectués plus de 750 passes contre un peu moins de la moitié pour leurs adversaires. Les chiffres sont terribles pour l'entraîneur portugais.

Mourinho perd la tête

Lors de la conférence de presse d'après-match, José Mourinho s'est montré très énervé envers l'arbitrage, affirmant que le Barça de Guardiola n'a jamais gagné une Ligue des Champions sans l'aide du directeur de jeu. Mou, laissé de côté après de piètres résultats avec Chelsea, semble avoir senti, une nouvelle fois, le vent tourner après la défaite mémorable du Nou Camp. Devant les critiques redondantes dont il a fait l'objet après le match, il a dû opter pour une solution radicale afin de sauver sa place, au détriment du jeu. Ainsi est né un Real d'une tout autre nature, bien loin de faire rêver les amateurs de football.

Quant à Florentino Perez, le porte-feuille et grand représentant du Real Madrid, il n'aura sans doute pas apprécié les déclarations du coach portugais depuis son arrivée dans le club de la capitale, déclarations qui vaudront à l'intéressé une probable sanction disciplinaire ternissant l'image du club aux neuf Coupes des Clubs Champions.

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