La saga du rock progressif

Porté aux nues par le phénoménal groupe Pink Floyd, le "rock prog" a une histoire riche. Retour aux sources d'un genre qui perdure depuis plus de 40 ans.
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Si vous demandez à trois spécialistes de la musique de définir ce qu'est le rock progressif, vous obtiendrez trois réponses différentes. Les uns parleront de rock psychédélique, les autres de pop symphonique, les derniers vous diront qu'il s'agit de jazz-rock incorporant des bases de classique... Et en fait ils ont tous un peu raison ! Car l'idée fondatrice du rock progressif, c'est que le rock n'a pas de limites, pas de carcans qui pourraient l'enfermer, et qu'il peut donc se nourrir de tous types d'influences (dont le jazz et le classique), utiliser tous types d'instruments, de sons, de variations rythmiques et mélodiques, faire la part belle aux séquences purement instrumentales, etc. Aujourd'hui, un groupe incarne à lui-seul le rock progressif, il s'agit évidemment de Pink Floyd. Il n'a pourtant pas lancé le mouvement, et bien d'autres ont alimenté le genre.

Les origines

On situe l'apparition du rock progressif vers 1967. Pour certains, le mouvement a été initié par les Byrds et repris par les Beatles dans l'album Sergent Pepper. D'autres estiment que ce sont les Yardbirds (groupe fondé par Eric Clapton, et rejoint par Jeff Beck et Jimmy Page, excusez du peu!) qui donnèrent le départ. D'autres enfin estiment que ce sont des groupes comme Procol Harum, les Moody Blues, Soft Machine, voire les Doors...

Le déclic

Là où tout le monde se réjoint, c'est pour dire que King Crimson donna un véritable tournant au genre. Ce groupe anglais, formé en 1969, pousse les expérimentations encore plus loin en mélangeant rock, jazz et musique contemporaine dans des morceaux qui n'hésitent pas à atteindre les 10 minutes (sublime album In the court of the Crimson King), à une époque où on dépassait rarement les 3 minutes pour des raisons commerciales de passage en radios... L'expérience séduit le public et de nombreux groupes s'enfoncent dans la brèche. Un an plus tard, c'est Pink Floyd qui casse les standards avec son album Atom Heart Mother dans le morceau titre dure... 23 minutes! A l'époque, on ne pouvait pas faire plus long (c'était la durée max d'une face de disque vynil). Avec King Crimson et Pink Floyd se généralise le format de l'album concept, dont la vocation est de lier chaque morceau de l'album, soit de façon musicale, soit thématique.

Pour la petite histoire, Pink Floyd a été formé en 1965 sous l'impulsion de Syd Barrett. Ce dernier, talentueux compositeur, place le groupe sur la voie du rock psychédélique. En 1968, deux albums plus tard, Barrett est "viré" du groupe. De plus en plus dépressif, dépendant à la drogue et souffrant de schizophrénie, Barrett n'arrive plus à assurer sa part de travail dans le groupe, et rate même certains concerts. Roger Waters prend les rènes et David Gilmour remplace Barrett. Et bien que Barrett soit encore considéré aujourd'hui comme l'âme de Pink Floyd, ce sont bien Waters et Gilmour qui placeront Pink Floyd en monument du rock progressif.

L'âge d'or

Beaucoup d'autres groupes suivent et explorent les méandres du rock progressif: à commencer par Yes, considéré comme l'une des figures de proue du genre, mais aussi Emerson, Lake and Palmer (qui réunit deux anciens de King Crimson) dans un style parfois proche de la musique contemporaine, Genesis (sous l'impulsion d'un Peter Gabriel très fantasque), Jethro Tull et ses inspirations baroques, le mélodique Barclay James Harvest, l'avant-gardiste Electric Light Orchestra, le Led Zeppelin de Jimmy Page ou encore Deep Purple (à qui l'on attribue aussi la création du hard rock). Puis ce sera le tour de groupes tels que Supertramp de contribuer à l'élan du mouvement. Le succès est tel que la plupart des grands musiciens des années 70 (David Bowie, The Who, Queen, etc.) se sont essayés au genre, au moins une fois. Durant cette décennie, un groupe s'élève tout de même en maître incontesté du genre: Pink Floyd, qui enchaîne les albums cultes (Dark Side of the Moon en 1973, Wish you were here en 1975, Animals en 1977).

La fin des dinosaures

En fait, le rock progressif va poursuivre son ascension jusqu'à la fin des années 70 et l'émergence du mouvement punk qui propose un rock dépoussiéré et considéré comme moins prétentieux par les jeunes. En même temps, les grands leaders de groupes de rock progressif ont l'impression de s'être enfermés dans un carcan, celui-même dont ils avaient voulu échapper. C'est l'heure des départs (Peter Gabriel quitte Genesis, Robert Fripp quitte King Crimson...) et des réorientations musicales, souvent vers une pop rock plus accessible. C'est notamment le cas pour Yes et Genesis, sous l'impulsion de son nouveau leader, Phil Collins. Petite exception, Alan Parson's Project, monté par un ingénieur du son connu pour avoir travaillé avec les Beatles et, surtout, Pink Floyd, tente de proposer un rock progressif aussi pop que propre.

Pendant ce temps, Pink Floyd frappe un dernier grand coup avec The Wall en 1979. Car même si Roger Waters ne quittera le groupe que quelques années plus tard, le divorce est déjà consommé entre lui et l'autre figure emblématique du groupe, le guitariste David Gilmour. La suite de l'oeuvre de Pink Floyd évoluera d'ailleurs elle aussi vers une pop rock plus conventionnelle.

Les héritiers : de Marillion à Radiohead

Les années 80 verront des tentatives de faire revivre le genre, par l'intermédiaire de nouveaux venus comme Marillion et son leader emblématique Fish, la très inspirée Kate Bush, les très mélodiques Dire Straits de Mark Knopfler, ainsi que quelques groupes rock plus traditionnels comme Boston. Tous, ou presque, ont tenté de remettre au goût du jour les albums concept. Parallèlement aux efforts de cette nouvelle génération, quelques "glorieux anciens" montent un projet attendu comme le messie par les fans de rock progressif. John Wetton (ex King Crimson), Carl Palmer (ex Emerson, Lake and Palmer), Geoff Downes et Steve Howe (tous deux ex Yes) montent Asia. Le groupe proposera finalement une pop rock efficace, assez éloignée de ce que les fans attendaient.

Alors que beaucoup l'associaient à la pop, le rock progresif va alors se dilluer dans divers styles musicaux, le punk, la new wave (via, notamment, Simple Minds) et, surtout le hard rock (Iron Maiden, Metallica, ou encore Queensrÿche). Aujourd'hui, on ne parle plus vraiment du rock progressif comme d'un genre, mais davantage comme une démarche artistique. Dans cette idée, on peut considérer Radiohead, Archive ou encore Muse comme étant aujourd'hui les dignes héritiers des Pink Floyd et autres King Crimson.

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