38 témoins

Lucas Belvaux toujours pédagogue, à travers un fait divers soulève une question morale et sillonne les travers de l'âme humaine. Attention cas de conscience

On connait l'intérêt de Lucas Belvaux pour la littérature, sa passion pour le récit et ses enchevêtrements subtiles. Cette fois il s'inspire (très librement) du roman de Didier Decoin : " Est-ce ainsi que les femmes meurent ", dont l'action se situe dans l'Amérique des années 60. Comme lors de son précédent opus (Rapt), il ne retient de l'histoire que le fait divers, le phénomène dont il circonscrit les dommages collatéraux, pour interroger la conscience citoyenne, l'individu et sa responsabilité. D'ailleurs cela aurait pu faire un ou plusieurs sujets du bac de philo, car on connait aussi le penchant de Belvaux pour les questions existentielles et de société : " Toute vérité est elle bonne à dire " ? " Quelle relation entretiennent la liberté et la morale ?" C'est bien le propos de ce nouveau projet éminemment moral et politique : En pleine nuit, une jeune femme est poignardée violemment alors qu'elle s'apprêtait à rentrer chez elle. Le lendemain alors que les policiers enquêtent, dans le voisinage personne n'a rien entendu.

C'est arrivé près de chez vous

C'est un quartier d'immeubles qui pourraient dater de 1930, l'ambiance un rien austère est à l'image des gens qui l'habitent : Indifférents, à peine chaleureux voire limite courtois. On peut dire que Belvaux met le paquet pour planter ce décor qu'il a souhaité glacial. On regrette déjà que l'action soit connues, son enjeu aussi contenu dans le titre : 38 témoins, car l'auteur qui sait jouer et déjouer les apparences, crée ici un récit on ne peut plus linéaire. L'action prévisible pose des questions en effet (mais pas tant), et l'argument laisse penser que l'auteur avait imaginé une confusion des genres (chère à Belvaux), entre le polar et le drame psychologique. Ce dernier s'affirme rapidement lorsque Pierre (Yvan Attal) avoue à sa fiancé qu'il a vu et entendu la scène du crime. Son aveu douloureux, le sentiment de culpabilité qui l'habite est parfaitement recevable - même si la prestation d'Yvan Attal n'est pas vraiment convaincante - on voit parfaitement où veut en venir maître Belvaux. Pierre donc, trouve la force de regarder la bête dans les yeux et d'être celui par qui le scandale éclatera, car cette fameuse nuit, s'il a entendu les cris de la victime se faisant poignarder, cela revient à dire que d'autre dans l'immeuble l'ont entendu également. En d'autre terme, le voisinage ce soir là, a été le complice silencieux du meurtre d'une jeune femme.

Fenêtre sur cour

Le lendemain, une journaliste (Nicole Garcia) interroge les voisins et tente de glaner des informations. Comme nous l'avons précisé précédemment, personne ne souhaite s'investir dans l'enquête, elle n'obtiendra pour toute réponse que silence et quolibets. Comment pourrait-il en être autrement puisque c'est la honte généralisée qui s'est emparée du quartier et cela génère un malaise entre ses habitants. Même Louise (Sophie Quinton) la fiancée de Pierre, absente la nuit du crime, est rattrapée par ce symptôme collectif qui la plonge dans une angoisse irrationnelle. Il faudra attendre la séquence cathartique de reconstitution du crime, lorsque chacun renvoyé à soi, c'est-à-dire la lâcheté constitutive de la nature humaine (semble-t-il), que Louise en saisira l'enjeu et l'ignominie. In fine plutôt que d'ouvrir des pistes de réflexion - comme le ferait un étudiant devant sa copie du bac - le vrai couple du film : Belvaux - Attal pointe du doigt sans autre forme de procès 38 témoins, d'emblée coupables. Du coup le récit active le pilotage automatique vers un but prédéterminé, à l'image des bateaux dans la zone portuaire du Havre que le réalisateur filme avec tant d'application - dans d'interminables plans - car la mise en scène habituellement pertinente, s'en trouve escamotée et accouche par conséquent d'effets visuels artificiels, gratuits. C'est un peu décevant.

Lien "Rapt" : http://barbara-alotto.suite101.fr/rapt-a3282

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