user_images/202516_fr_photo.jpg

BARBARA ALOTTO

Publié dans : Les articles Culture de Barbara Alotto

L'écume des jours de Michel Gondry

Voilà une version bien élégante et parfaitement Gondrienne de l'oeuvre de Boris Vian.

Bien sûr il y a de nombreuses trouvailles visuelles dans cette lecture de l'écume des jours par Michel Gondry. Il y en a tellement qu'il faudrait voir le film plusieurs fois pour les apprécier toutes. Contrairement à ce qui a été dit et répété un peu partout depuis sa sortie, les adolescents - et les plus grands - peuvent se réjouir de l'existence aujourd'hui, d'un tel cinéaste, capable d'adapter pour le cinéma des " Grands Classiques " de la littérature. Un cinéaste capable de traduire visuellement le foisonnement créatif d'un auteur tel que Boris Vian. De cette rencontre haut perché, nous aurions pu craindre le pléonasme mais il n'en est rien. Michel Gondry a su rester fidèle à l'oeuvre tout en se l'appropriant dans l'esprit des vases communicants.

Love Story

Colin (Romain Duris) oisif, espiègle et relativement fortuné rencontre la jolie Chloé (Audrey Tautou) sur un air éponyme de Duke Ellington, à l'anniversaire du chien d'Isis de Ponteauzanne (la déjantée Charlotte le Bon). L'incongruité, la fantaisie des situations et leur enchevêtrement se multiplient comme des petits pains et c'est très bien comme ça. C'est frais, pétillant et légèrement sucré comme un Perrier rose acidulé parfumé à la cerise et au gingembre. Gondry restitue merveilleusement le swing et l'insouciance naïve des surprise party des zazous d'après guerre. Les calembours et autres contrepèteries s'animent sur la toile, parfois quasi littéralement, dans des associations aberrantes, à l'image de ces " trois saucisses qui se débattent dans une poêle ". La rencontre est évidente et Michel Gondry est le passeur génial de la modernité de Boris Vian ou plutôt de l'intemporalité formelle de son écriture. L'environnement du cinéaste se détache quand il s'approprie certaines idées et images, dans un jeu de correspondances entre plein, creux et délié. C'est beau, poétique, cruel et drôle comme le délire carrément psychédélique lié à la version pharmaceutique des oeuvres de Jean-Sol Partre : L'existence est un rhumatisme en sirop, qui souligne le caractère addictif de la passion de Chick (Gad Elmaleh), pour le philosophe. Dans une première partie lumineuse et festive, on danse le Biglemoi à la patinoire sur des cadavres exquis. On dort, dine, se vautre dans l'opulence, car la vie est une coupe de champagne dont on s'abreuve sans compter.

Les ailes du désir

Et puis soudain, la chance a tourné dans ta vie, l'amour est noir ou bleu, il est indécis, il décide en un jour de toute une vie. A la faveur d'un carreau brisé, un nénuphar a germé dans le poumon droit de Chloé et subrepticement, le long manteau blanc des neiges de l'hiver recouvre d'un voile assourdissant, la vie rêvée des jeunes mariés. Colin qui refusait l'aliénation lié au travail, est à présent contraint de retrousser ses manches pour régler les frais médicaux de Chloé. Il va réaliser contre vent et marées que l'existence impitoyable ne précède pas forcément l'essence des choses. Il est bien impuissant ce pauvre Colin à faire la guerre car son pistolet qui bande mou est juste bon à tirer, de désespoir, les nénuphars dans l'eau. Confronté à la réalité, dont il était jusque là préservé, Colin est finalement englouti par son destin auquel il n'était pas préparé.

Tout bien considéré, il est étrange que l'on reproche à Michel Gondry le manque d'émotion présumé dans cette adaptation d'une oeuvre éminemment conceptuelle, où les personnages dénués de psychologie, sont le plus souvent les agents d'une certaine vision du monde. Un pamphlet idéologique, un genre très répandu et contemporain de l'époque de Boris Vian. Les acteurs sont très volontaires dans un excès de naïveté néanmoins très spontané. Ils sont tous bons, bien qu'un peu âgés pour leurs rôles respectifs - c'est un roman d'initiation tout de même. Mais ils parviennent à rendre vivante cette histoire, laquelle se résume parfois sur le papier à un vain exercice de style. Rendons à César ce qui est César.

À propos de l'auteur

user_images/202516_fr_photo.jpg

BARBARA ALOTTO

  • 88

    Articles
  • 2

    Séries
  • 1

    Abonnés
  • 0

    Abonnements

Poursuivez la discussion!