Black Swan

Darren Aronofsky a trouvé une suite naturelle à son obsession des expériences limites, que s'infligent ses personnages rivés à leurs passions funestes.

Introduction somptueuse : La caméra alerte suit Nina (Natalie Portman bien entraînée) virevoltante sur scène pour un pas de deux avec un double monstrueux. Découpage précis au plus près de la danseuse, on entend son souffle face caméra, puissant.

La mort du cygne

Un début plutôt prometteur : Belle idée de coller au corps de son personnage, de l'appréhender par la sensation, d'entendre ses émois et de voir à travers ses yeux. La caméra subjective scrute son corps souffrant, son esprit aussi lorsqu'elle arpente le labyrinthe obscur de l'opéra, où plane une menace permanente.

Présentation un peu caricaturale de la psychose d'une étoile, dont le rayonnement éteint les autres. Nina a été choisie pour interpréter le cygne de Tchaïkovsky dans une nouvelle production, après qu'elle eut mordu à la lèvre (quelle audace ! ) son maître de ballet (Vincent Cassel bien en place). Celui-ci souhaite qu'apparaisse en elle le cygne noir, son double maléfique irradiant une sensualité redoutable. Autre caricature du Pygmalion qui harcèle sexuellement sa créature.

C'est que Nina vit chez sa maman : Une ogresse déchue d'un corps de ballet qui compense ce manque en s'impliquant corps et âme dans le sacerdoce de sa fille (on aperçoit l'ombre d'Annie Girardot dans la pianiste de Hanecke). Dans sa bonbonnière toute rose, Nina qui se scarifie quotidiennement, s'endort avec la petite musique de sa petite ballerine.

Darren Aronofsky, en ne quittant jamais son objet du regard, plante habilement le décor dans un cadre centré sur les déambulations de son héroïne. Pas de démonstration pompeuse, qui aurait pu être un écueil béant, tant le temple de la danse et de l'art lyrique, rend frileux ceux qui souhaitent s'y introduire.

La naissance de la tragédie

D'emblée (premier quart d'heure dans les loges de l'opéra), l'image de soi possède son double intrinsèque, matérialisé par la résonance des visages réfléchis dans les miroirs, comme autant de figures envahissantes. La plus dangereuse s'appelle Lily dont la maturité sexuelle est stigmatisée par les ailes d'un cygne noir, qu'elle s'est fait tatouer sur les omoplates. Signes et symboles "lourdingues" de la part d'Aronofsky soucieux du détail.

Après l'abominable Requiem for a dream et sa petite morale pathétique, l'univers impitoyable de la danse et son idéal de perfection, colle bien à l'environnement d'Aronofsky, même si dans la durée, son goût pour la surenchère persiste. Au départ on est plutôt séduit par le grain épais du 16 mm qui fige les personnages dans la réalité toute crue du New-York City Ballet. Cette histoire psychotique de danseuse étoile suffit amplement à l'auteur, qui a visiblement à coeur d'illustrer les accès de folie qui guettent chaque grand interprète : Les métamorphoses nécessaires à l'exploration du corps égotique jusque dans ses zones les plus obscures. Un passage cependant délicat qui met à mal les catégories d'Aronofsky, et laisse apparaitre ses travers les plus saillants, quand il récupère les codes du film de genre (où Hanecke préfère le hors-champs) pour rendre compte de l'étrange : Il fait pousser des plumes sur les épaules de son héroïne… est-ce vraiment nécessaire ? Les yeux injectés de sang réhaussés par un maquillage agressif digne des années 80, n'étaient-ils pas suffisant ? C'est que finalement il n'a pas grand chose à dire de cela. Nina après son saut de la mort, lors de la générale, murmure : "Je l'ai senti ici…c'était parfait".

Quelques jours auparavant, ce petit Apollon en tutu a pris de l'extasy lors d'une nuit d'ivresse, et en laissant libre cours à ses pulsions, a libéré les forces dionysiaques qui étaient tenues prisonnières à l'intérieur de son corps taillé dans le marbre. Ainsi au loin, on entr'aperçoit la magnifique Esther Khan d'Arnaud Desplechin...l'intériorité en moins.

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