Camille redouble

Noémie Lvovsky chausse à nouveau ses Creepers et rembobine son walkman fluo, vaste programme.
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Camille redouble  est une réussite sans aucun doute. Il est de ces films d'où l'on sort gonflé, comme ragaillardi de la générosité de son auteur. Il se peut que nous réalisions une " autophanie ", à l'instar des personnages que nous suivons le temps d'une projection et à l'issue de celle-ci nous voyons la vie d'un jour nouveau. Que le charme dure trois heures ou trois ans, son empreinte aura quelques conséquences sur la façon dont nous allons appréhender l'avenir. Aussi, une salle qui vibre à l'unisson alors que le récit propose plusieurs niveaux de lecture, est une gageure, quand le cinéma en fait le pari. Noémie Lvovsky remporte ce pari avec le talent singulier qui est le sien. Capable d'embrasser d'un même mouvement des situations faites de sentiments complexes, elle a aussi l'élégance d'en rire. Cette équilibre idéal est particulièrement éclatant dans Camille redouble .


Peggy Sue got married

Pourtant à l'origine il y a le film de Francis Ford Coppola, et ce n'est pas rien. Alors comment Noémie Lvovsky a-t-elle tiré son épingle du jeu, en empruntant du côté de cette fable géniale et par conséquent redoutable ?

Comme Peggy Sue, Camille remonte le fil de son adolescence pour retrouver ce moment de la rencontre avec son ex-futur mari. C'est lors d'une soirée éprouvante de retrouvailles festives avec les amis du Lycée, qu'elle s'effondre et change subrepticement de dimension. Peggy Sue retrouve les " sixties " et ce folklore typique de la société américaine des classes moyennes opulentes. Camille échoue en l'année 1985 et ce folklore typiquement " franchouillard " de la classe moyenne, moyenne (ses parents sont d'ailleurs interprétés assez idéalement par Yolande Moreau et Michel Vuillermoz). Peggy Sue se ballade en touriste et tire le meilleur parti de chaque situation (un pragmatisme bien américain), en s'offrant par exemple les aventures qu'elle ne se serait jamais autorisées à 17 ans. C'est à dire qu'elle vit ce fantasme - ô combien universel - de revivre sa jeunesse avec l'expérience d'une femme de quarante ans, en toisant ses semblables d'une affectueuse condescendance. Peggy Sue vit pour elle seule, ce qu'elle s'est refusée en se mariant trop jeune.

Be kind rewind

D'emblée Noémie Lvovsky se détache de son modèle pour prendre une voie tracée d'un film à l'autre. Camille vit le décalage de la situation dans une effusion permanente d'émotions. Les retrouvailles avec ses parents, le lycée, les copines, son amour, autant de situations qui lui permettent de recouvrer la mémoire, noyée dans l'alcool et le chagrin depuis de longues années (au début du film, elle n'est vraiment que l'ombre d'elle même). Elle glane des souvenirs ici et là qu'elle conservera comme des reliques, pour vivre mieux et affronter plus sereinement l'avenir. Il y a beaucoup de poésie quand elle enregistre la voix de sa maman, amenée à disparaître. Un esprit " dadaïste " né du décalage des situations, traverse le récit porté par l'allégresse d'une distribution parfaite. Les acteurs sont tous formidables, Noémie Lvovsky aussi. En repoussant les frontières du visible, elle pose des questions. Non pas celles soulevées par Peggy Sue et son copain scientifique, qui sont pour le coup bien ancrées dans la réalité de l'Amérique mercantile d'après-guerre. Camille, en créant le trouble par sa présence à une époque qui n'est pas la sienne, laisse planer ce sentiment d'étrangeté qui imprègne parfois des instants fugaces du quotidien. Pour renforcer cette impression, le casting est encore adéquate, avec l'inénarrable Denis Poladylès, la tête dans les étoiles comme souvent. Notons également la présence de Jean-pierre Léaud ici horloger, lequel, en retardant la montre de Camille d'une seconde, va altérer sa relation au temps, qui devient alors relatif à l'observateur qui le mesure. Ainsi n'étant plus seulement linéaire, le voyage devient possible. Un voyage qui n'est pour elle, qu'un intervalle entre soi et soi car c'est avec elle-même qu'elle va se réconcilier en acceptant in fine, les choses de la vie.

En tant que cinéaste et sous couvert de facéties tendres et joyeuses, Noémie Lvovsky observe l'infiniment petit, l'intime, ce qui est la marque d'un auteur de tradition bien française. Mais chose rare cependant, elle se révèle être un véritable auteur de comédie.

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