Cosmopolis

En s'inspirant du roman éponyme de Don De Lillo, David Cronenberg abandonne la voie " mainstream ", pour rejoindre un sillon tracé depuis longtemps

Voilà c'est fini, Le jury de Nanni Moretti a rendu sa sentence. Surprenante pour certains, beaucoup moins pour la Palme Amour, de Michael Haneke - laquelle est d'ailleurs sûrement formidable. Nous verrons à sa sortie dans les salles au mois d'octobre prochain. Parmi les grandes déceptions, la critique unanime s'étonne de l'absence au palmarès de Holy Motors de Léos Carax, qui a fait un retour triomphal, treize ans après l'insupportable Pola X , objet encore non-identifié. L'autre grand absent de ce Palmarès est bien sûr le Cosmopolis de David Cronenberg, cinéaste majeur parfaitement ignoré dans l'hexagone. Nous ne cherchons pas à réparer le préjudice, mais nous sommes encore une fois fascinés de la pertinence et de la beauté du cinéma de Cronenberg.

Un rat devint l'unité d'échange ..

Le temps est une denrée rare aujourd'hui, c'est pour cette raison qu'Eric Packer - jeune fortune du monde de la finance - a décidé de traverser toute la ville, pour se rendre chez son coiffeur. Belle idée, nous embarquons à bord de sa limousine, sorte de bunker blindé des temps modernes, qui avance tel un vaisseau rutilant pour une odyssée qui va se révéler crépusculaire. Ce jour là, New-York est paralysée par la présence du président des état-unis et la menace d'un attentat. A l'intérieur de la " limo proustée " de liège, ce décor high-tech où ne pénètre aucun bruit venant de l'extérieur (la qualité du son est exceptionnelle), plusieurs invités vont se succéder tout au long de la journée. Juliette Binoche est une partenaire sexuelle, qui cherche à lui vendre en passant un Rothko. Plus tard une sorte de coach (Samantha Morton), débite en un flux ininterrompu des idées et des concepts sur un rythme binaire. La conversation est édifiante, ils spéculent sur un monde à leur image : Aseptisé, harmonieux, virtuel, fait de calculs, qui défilent plus rapides que la lumière. Un monde où la technologie imprègne la texture du vivant. Un monde où le mot " ordinateur " est devenu obsolète. A travers les vitres de la limousine (les yeux d'Eric), des émeutiers agitent des rats crevés pour signifier leur indignation. Ce spectacle observé confortablement installé dans la limo ne semble pas réel. A l'intérieur rien ne bouge. C'est un écosystème imperméable et opaque où règne la maîtrise, les idées, la théorie et le temps, car tout le monde est à dix secondes de devenir riche : " Le cyber-capitalisme crée le futur, alors que s'immoler par le feu pour signifier sa détresse, n'est pas un acte créatif. "

Le déclin de l'empire de l'américain

Pourtant Eric Packer (Robert Pattinson est vraiment très bon), se rapproche à chaque instant du naufrage. Il retrouve sa jeune épouse (Sarah Gadon), de temps en temps pour manger et échanger, comme le fond les gens du monde. Elle lui dit qu'il sent le sexe. Il souhaite qu'ils traversent la rue pour rejoindre l'hôtel en face. Elle est lisse comme une poupée. C'est une jeune héritière qui écrit de la poésie et s'émerveille lorsque qu'Eric lui apprend qu'il a calculé son poids sur chaque planète, quand il avait quatre ans. Elle s'inquiète quand il lui explique que sa prostate est asymétrique mais quand il va trop loin elle s'exclame : " Be nice to me. " Il lui révèle qu'il n'a pas anticipé le yuan. Il est ruiné, mais il ne s'est jamais senti aussi libre, libre de tuer, car la continuité logique du business, c'est le meurtre.

Enfin le chaos est total quand la limo échoue en terra incognita. Tarte au citron meringuée et liqueur chez le fameux coiffeur, on se souvient une dernière fois des saveurs d'antan, quand les taxis mettaient de la fourrure sur le volant de leur voiture. Mais voilà, est arrivée l'heure de l'ultime affrontement avec Mr. Sheets (Paul Giamatti). La rencontre avec cet ancien analyste des devises, est comme tout le reste, drôlement inquiétante. Du coup celui-ci se prend une attaque panique coréenne, qui se termine au confessionnal avec un : " Je voulais que vous me sauviez !"

Quand le cinéaste dessine des figures mythologiques, les images sont si belles, que l'on pense à Bill Viola. Cronenberg réalise une adaptation envoûtante et fidèle du texte de Don De Lillo. On revoit eXistenz, on entend Crash et on se dit que les obsessions mutantes du cinéaste, se révèlent éminemment contemporaines. Chapeau l'artiste !

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