Holy Motors

Après treize ans d'absence, Léos Carax revient au cinéma par la grande porte.
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Le retour de Léos Carax au festival de Cannes a crée l'évènement. Holy Motors fut un succès retentissant - notamment du point de vue de la critique - mais n'a malheureusement pas été distingué par le jury de Nanni Moretti, comme nous l'avions remarqué précédemment. Depuis sa sortie en salle la polémique s'est prolongée entre saccages et dithyrambes. C'est pourquoi nous ferons court, car manifestement Carax et consensus n'ont en commun que la première consonne.

L'image mouvement

" 0ù vont les limousines la nuit ?" demande à son chauffeur Eric Paker (Robert Pattinson), dans le Cosmopolis de Cronenberg. Ceci nous le saurons à la fin de la journée de Monsieur Oscar, quand il aura achevé sa traversée de Paris, une ballade également crépusculaire. D'ailleurs les correspondances entre les deux films - à l'instar du palmarès cannois - demeure un mystère.

A la fin aussi, apparaîtra le visage magnifique de sa compagne, Katia Golubeva, disparue l'été dernier. " Certains meurent, les autres tiennent ", chante Kylie Minogue, dans une séquence belle à pleurer. Monsieur Oscar tient quant à lui, tant bien que mal. Il vit plusieurs vies, où il aime, dévore, mendie, il a une érection. Il punit sévèrement aussi et puis il tue. Il aime encore alors il pleure, toujours avec une égale sincérité, pour la beauté du geste. Caroline Champetier chef opérateur, crée des illusions sublimes, des images " cristallines " au sens où l'entend Deleuze : " reliant pointes de présent et nappes de passé " .

Carax a de l'humour, nous l'avions compris déjà avec Merde ! en 2008 ( segment du film Tokyo) . Chose rare cependant chez l'auteur, mais la vie est tellement cruelle ! ce à quoi nous pensons souvent à la vision du film, notamment quand un père dit à sa fille : " Ta punition ma pauvre Angèle, c'est d'être toi et de vivre avec ". Carax est un créateur redoutable, il y a de la vérité dans le mythe sans aucun doute, et Denis Lavant est son Antoine Doinel. La formule peut sembler académique, néanmoins Holy Motors pourrais figurer dans un musée du cinéma moderne, comme une illustration rigoureuse de son histoire et de ses enjeux esthétiques. La démonstration est assez sidérante quand on y pense et c'est aussi sa grande force, son pouvoir de fascination et sa beauté, dont le climax serait la séquence de la Samaritaine, qui se détache en une image clé. Quand l'image virtuelle devient actuelle, on a presque peur pour Carax, peur qu'il disparaisse comme les mannequins démembrés du grand magasin.

L'image temps

Dans le film, Monsieur Oscar (Denis Lavant) change de costume plusieurs fois, avec application. Il ne néglige aucun détail comme cette cicatrice sur la joue droite, dans un épisode lui aussi édifiant et initié par une réplique d'anthologie. Théo : " Tu sais que je ne l'ai pas fait exprès ! " " Oui mais tu aurais du faire exprès de ne pas le faire, Théo ." Image cristal nous disions, celle-ci est parfaite. Deux personnages identiques, se retrouvant côte à côte et se tuant l'un l'autre.

On entrevoit de la nostalgie aussi lorsqu'il regarde Paris à travers un écran et qu'en négatif disparaissent progressivement les contrastes, en un morceau indifférencié de pixels. La démonstration virtuose est partout, mais ne saurait se résumer à cela. On perçoit assez nettement les intentions du cinéastes, le désir qu'il a de réaliser " le chef d'oeuvre ", avant qu'il ne soit trop tard. Holy Motors est dans le genre prodigieux :

" On appelle ainsi cristalline une description qui vaut pour son objet, qui le remplace, le crée et le gomme à la fois et ne cesse de faire place à d'autres descriptions qui contredisent déplacent ou modifient les précédentes. Elles renvoient à des situations purement optiques et sonores détachées de leur prolongement moteur : un cinéma de voyant, non plus d'acteurs ."

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