J. Edgar

Clint Eastwood sonde les secrets de l'Amérique, et son point de vue sur le sujet nous intéresse. Dommage qu'il ne fît pas bon ménage avec son scénariste
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Quoi de plus naturel pour Eastwood de s'intéresser au fondateur de l'une des institutions les plus fameuses des Etats-unis : The Fédéral Bureau of Investigation plus couramment appelé FBI . Un sujet qui lui ressemble, un terrain où on l'attend avec une impatience non dissimulée. Et pourtant à la vision du film, un " je ne sais quoi " déçoit. Même si la structure du scénario écrit par Dustin Lance Black, est intelligente, quelque chose ne fonctionne pas. Comme si le réalisateur et le scénariste ne s'intéressaient pas au même choses. Le récit traverse l'histoire d'Edgar Hoover jusqu'à sa mort et dévoile, un homme pathétique (Leonardo di Caprio outrageusement vieillis), menant finalement une existence assez triste, soumise entièrement au vernis des apparences. Un méli-mélo d'actions souvent incompréhensibles, dont les motivations le sont tout autant. Mais peut-être est-ce cela la réalité de ce personnage, un destin à la fois obscur et pathétique.

L'agence

Le propos est pertinent : J.Edgar Hoover, le plus illustre représentant du FBI auquel il rendit près de cinquante ans de bons et loyaux services, souffrait de névrose obsessionnelle. Pour se préserver de ses angoisses, il fera du FBI une source de renseignements intarissable, qui avait à dessein de protéger les citoyens américains de la menace terroriste. Le film démarre d'ailleurs par un attentat retentissant au domicile du ministre de la justice. Nous sommes en 1918 et la révolution Bolcheviste n'est qu'un symptôme parmi d'autres, car durant toutes ces années il n'aura de cesse de protéger son prochain contre une menace réelle ou virtuelle, mais bien souvent déconnectée de la réalité. La séquence d'entrevue avec Robert Kennedy est à ce propos édifiante. Celui-ci le congédie comme un vieux fou, obsédé par des craintes qui n'intéressent que lui.

Aussi Edgar (le carriériste par excellence) ne s'intéresse pas aux filles (sa vie affective est globalement assez pauvre). Il put par conséquent s'impliquer corps et âme au service fédéral et gravir les échelons à une vitesse supersonique.

En fait, il est " de la jacket ", comme le dit si bien sa maman .. " mais plutôt mourir que d'avoir un fils gay " ! Pauvre Edgar, choyé par son ogresse de mère (Judi Dench), avec laquelle il vivra trop longtemps. Celle qui lui interdit de " sortir du placard ", va engendrer un monstre paranoïaque, qui passera le restant de son existence à espionner, lister, ficher, centraliser un nombre incalculable d'informations, dans une base de donnée dont il est le seul à détenir la clé. Il sera la suspicion incarnée pour mieux la tenir à distance, et deviendra ainsi le gardien des secrets d'autrui pour mieux préserver les siens.

The social network

J.Edgar Hoover est sans aucun doute un pionnier des Etats-Unis d'Amérique. Cette énergie qu'il mît à ficher le monde pour mieux le contrôler, est en soi un acte fondateur de la mythologie américaine. Mais Eastwood va plus loin encore en montrant comment ce déni de la réalité, a poussé naturellement Hoover à falsifier l'histoire pour la rendre conforme à son souhait - à ce que sa maman attendait de lui - qu'il soit un héros, un protecteur pour son pays. Quand Clyde Tolson (Armie Hammer), son bras droit et compagnon de toujours, finit par lui renvoyer cette vérité en pleine figure, Edgar lui avoue et de façon impromptue à quel point il l'aime (alors qu'ils sont des vieillards sur le déclin .. mais mieux vaut tard que jamais). Il lui révèle l'émotion qu'il ressentit quand il le reçut dans son bureau pour la première fois, et les efforts qu'il déploya (comme un réflexe) pour que cela demeure invisible.

Il est inouï de se dire que l'esprit malade d'un tel homme a contaminé à ce point la pensée contemporaine américaine, mais pas seulement puisque celle-ci a dominé le monde une bonne partie du 20ème siècle. La personnalité d'Hoover représente bien la suite de l'histoire, la terreur du maccarthysme, la chasse aux sorcière, alliée à l'hypocrisie des bonnes moeurs, le pendant le plus abjecte de ce que deviendra l' american way of life , qui élèvera le totem de l'hyper-consommation (toujours par le contrôle des masses), clé de voûte du capitalisme.

Aujourd'hui Mark Zuckerberg est en quelque sorte l'héritier direct de ce double phénomène. L'empire Facebook prêt à entrer en bourse, pèse 100 milliards de dollars et rassemble plus de 800 millions d'utilisateurs, auquels s'offre la possibilité de communiquer au monde entier l'image idéalisée d'eux-même, leur " moi " virtuel.

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