La pecora nera

Ascanio Celestini, homme à tout faire de cinéma Italien est injustement méconnu. Pourtant sa maîtrise tout à fait singulière du récit, mérite le détour.
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" La dimension du psychologique, est dans notre culture le négatif des perceptions épiques ." Michel Foucault

"La pecora nera", signifie la brebis galeuse ou le vilain petit canard, enfin celui qui est rejeté par la communauté toute entière. Sauf que dans le village de Nicola quelque part en Italie (village, qui n'est jamais vraiment situé), tout le monde fini à l'asile, régenté par les religieuses. Aussi : "Ici, la seule chose qui différencie les malades du personnel soignant, c'est le port la blouse blanche."

Vol au-dessus d'un nid de coucou

Interné depuis son plus jeune âge, sur un "mal-entendu", le jeune Nicola y passe encore son existence, qu'il partage entre les sorties au supermarché - assistant ainsi la mère supérieure qui n'en a pas encore compris le principe - et l'asile dans lequel en effet, on ne sait plus très bien de quel côté il se situe. Il entretient une conversation ininterrompue avec un confrère dont les détails scatologiques sont aussi redondants et obsessionnels que la petite musique de sa ritournelle qu'il éparpille ça et là en voix off, venant ainsi anticiper, surligner, les dialogues un peu à la manière d'un choeur antique.

Montage alterné avec des moments de l'enfance en flash-back, dont il semble avoir conservés les clés de lecture du monde. Il en a du moins conservé l'espoir et le vocabulaire.

"La folie pourrait-elle se comprendre aussi comme expérience radicale du langage ? L'expérience occidentale de la folie ne fut que tardivement, rappelle à dessein Foucault , celle d'une maladie. C'est là qu'il faut situer l'importance historique de la psychanalyse quand Freud décale l'expérience constituée au siècle classique d'une folie comme problème de langage. Pour lui : Le délire du fou aligne bien en effet des mots, mais des mots " énonçant dans leur énoncé la langue dans laquelle ils l'énoncent" . Ce qui dans le délire du fou s'énonce, c'est donc indissolublement un magma de significations et de code imprévisible dans lequel elles se donnent."

Il Sorpasso

Chez Celestini la Logorrhée comme flux inépuisable, est le fil rouge d'un récit dont les premiers mots et impressions sont contemporaines "des fabuleuses années 60". Une formule que lui assène son père avant de lui offrir une glace, pour bien lui signifier sa chance de connaître la production des biens de consommation de masse - entendre le commentaire en off du désir sans assouvissement possible, que représente une glace pour un enfant. Et puis il y a aussi les frères dont il faut aussi décoder le langage, mais en aura-t-il jamais les clés ?

Nicola plus tard ne va cesser de ressasser les maux de l'enfance, des mots attrapés à la volée, comme autant de signes dont le signifiant sans cesse décentré, évacue tout possibilité d'un signifié.

Nicola devenu adulte va vivre une idylle avec la représentante en café du fameux supermarché. D'abord la rencontre se fait naturellement, la conversation est fluide, ils flirtent comme toutes les personnes qui s'attirent réciproquement. Et puis, à mesure que le récit se précise, on va comprendre que Nicola n'a que faire de l'être social. Ceci apparait à la faveur d'un glissement subtil où miraculeusement la ritournelle fait sens.

" il y a dans le délire du fou, du sens à foison, mais pas de sens précis ; ce foisonnement même renvoie à la fois à l'ouverture incontrôlée de la production du sens et à ce vide. La folie est apparue (…) comme une prodigieuse réserve de sens. C'est en cela qu'on peut dire de la folie qu'elle est l'absence d'oeuvre : elle dévoile la possibilité vide et neutralisée du sens ." Michel Foucault

Ascanio Celestini fait parti de ces cinéastes qui fusionnent avec leur sujet et l'incarne fatalement, un peu à la manière de son compatriote Nanni Moretti. Des hommes orchestre, qui se placent à tous les niveaux de leur création. Ici en tant qu'acteur, il évoque un peu Sean Penn, caressant soigneusement les boucles de sa barbichette, comme un régulateur à son flot ininterrompu de paroles. Dommage que le final vienne conclure de façon littérale un argument qui avait lutter pour ne pas l'être.

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