La Piel que habito

Pedro Almodovar a été le grand absent du palmarès cannois. Avant lui déjà Cronenberg. C'est à croire que Cannes ne tolère pas bien les voies de traverse.

Pedro Almodovar confiait dans une interview récemment : " nous avons tous besoin de fiction, car la vie réelle est incomplète et la fiction la complète . "

Du polar glacial à la monstrueuse tragédie grecque, la fiction chez Almodovar est un prodige éprouvant, quand il nous entraîne dans les arcanes d'un cauchemar sacré, un sacrilège.

Ce n'est pas un film de genre c'est un film d'Almodovar, qui n'a de cesse de démonter les tabous en s'intéressant de près à ceux qui les transgressent, en se glissant dans leur peau.

Les yeux sans visage

La simple affirmation d'une évidence : " C'est moi Vicente .." suffit-elle à voir au delà des apparences ? Est-ce les apparences qui dominent absolument ? Almodovar fait de ce décalage la structure même de son récit et peut-être de son oeuvre. La synchronisation est un effet spécial, un ajustement permanent, comme si le chant de l'ange ne pouvait être entendu ici-bas.

Ainsi Almodovar commente que la toute fin est un happy end. Cependant le teaser, très bien choisi, aurait pu être également les quelques minutes qui précèdent ce moment, tant elles sont troublantes : Le temps suspendu provoque jusqu'au vertige lorsqu'en caméra subjective nous avançons dans la peau de Vera et ressentons le flottement qui l'habite.

Une obsession Almodovarienne : L'expérience de l'autre sexe. Un passage éprouvé et d'une violence inouïe. Violence elle-même accrue par le viol des lois de la bio-éthique. La rencontre habile et stupéfiante de ses deux sujets, font de la piel que habito le démantèlement d'un double tabou.

Almodovar touche ce qui détermine l'humain en propre, son identité à travers son corps et son genre. Voir le moment où Vera qui a tout perdu recourt au yoga comme ultime refuge, dernier espace de liberté de l'homme moderne.

Attache moi !

La Piel que habito ou le décalage des émotions : Magnifique lumière sur le visage d'Elena Alaya révélée par Julio Medem dans Lucia y el sexo et le très récent Room in Rome . Antonio Banderas sombre comme jamais, est parfait en scientifique pragmatique, tout puissant et fou d'amour.

Almodovar est aussi un directeur d'acteur génial. Le personnage d'Elena Alaya a cette espèce de neutralité dans le regard. Sa peau est pure comme la rosée du matin. Son visage parfait évoque celui d'une poupée, comme étrangère à elle-même, vidée de sa substance (merveille du scénario), elle observe toujours au-delà de l'espace temps dans lequel elle est pourtant claquemurée.

Frankenstein a tout perdu et de façon un peu rocambolesque. Cette scène où Marisa Parades fait le récit de cette malheureuse aventure, le regard rempli d'effroi et de douleur, ce raccourci fait désormais parti des motifs " Almodovaresques ". Il y a toujours ce moment dans chacun de ses films, comme un léger passage à vide, un colmatage, une sorte de rafistolage dont la couture est bien apparente, en regard de l'implacable récit qui l'entoure. Cette brèche dans le récit, cette ellipse narrative est souvent la conséquence d'un drame pulsionnel et dévastateur, d'un désastre proprement humain.

Comment passer à côté d'une telle maîtrise, même si la première partie aurait pu faire l'économie visuelle de quelques séquences trop imprégnées du film de genre, définitivement hideuses. Néanmoins, si l'issue présumée est heureuse, lumineuse comme le premier jour d'un solstice d'hiver, mystérieuse à bien des égards, on ne sort pas indemne d'une telle expérience qui dépasse tous les genres.

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