L'Apollonide, souvenirs de la maison close

En franchissant la porte des maisons de plaisirs d'antan, Bertrand Bonello ouvre à nouveau la boite de Pandore.
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Cannes a livré de grands films cette année. La palme d'or pour Terrence Malick, qui demeure néanmoins la récompense qu'un jury présider par un américain, remet à un compatriote, tant celui-ci s'est fait attendre. Et puis il y a Almodovar et La piel que habito , sublime et radicale où l'auteur apparait - comme Malick - dans un autre genre, à chaque pli et repli de la mise en scène, avec pour Malick ce talent inouïe de la polyphonie. Almodovar quant à lui fidèle à ses obsessions, parvient à les cristalliser toutes, dans un récit implacable au suspens effroyable. Enfin il y a l'autre oublié de la croisette : Bertrand Bonello et les souvenirs de la maison close . Bouleversant. Le teaser anachronique et séduisant comme l'air du temps inspirait plus de méfiance qu'une adhésion immédiate. Et pourtant, savant dosage, partition millimétrée, l'émotion travail au long cours, en profondeur et culmine un peu comme chez Almodovar lorsqu'on s'est imprégné de son ambiance et que l'on a aimé ses personnages. Almodovar et Bonello, même combat : Un cinéma humaniste à la beauté convulsive .

Le plus vieux métier du monde

Au demeurant il y a les à priori . Après tout qu'est-ce que c'est que cette fascination pour le bordel ? Au plutôt si, on imagine parfaitement l'usine à fantasmes. Entre la série de Canal + assez proche dans la reconstitution, mais éloignée dans l'enjeu dramatique : La mère maquerelle sacrifiait tout pour les beaux yeux de sa favorite dont elle était complètement toquée. Cela dans un feu d'artifice pour le coup assez racoleur. Aussi à la même période plusieurs ouvrages sont sortis en librairie et ont ainsi relancé le débat sur la réouverture des maisons closes. Enfin le reportage de Mireille Darc diffusée au printemps dernier sur France 3, dans lequel elle interviewait de très jeunes femmes qui étaient vraiment très épanouies d'être call-girls pour les rois du pétrole de Dubaï. Alors un film de plus sur la prostitution chic commençait a irriter avant même qu'il ne soit sorti.

Les Fleurs de Shanghaï

En effet la toute première partie agace un peu : Le fétichisme galope en plan séquence comme la panthère noire, quand elle n'est pas étendue, lascive dans la méridienne du boudoir capitonné, car c'était une autre époque - l'action se situe exactement à l'entrée du 20ème siècle - où les plus privilégiés et excentriques, possédaient des animaux sauvages et exotiques. Aussi l'esthétisme échevelé, l'ouvrage en surface, le travail de texture : Le velour, le taffetas, la dentelle, le champagne et les pipes d'opium. Tout est bien en place. Les filles : La juive, l'algérienne ou l'italienne qui jalouse même l'épouse de ces clients. Et Léa, laquelle fait carrière (Adèle Haenel aussi sympathique qu'un bulldozer), Pauline qui postule, car la prostitution est un moyen comme un autre pour une jeune femme bien faite de sa personne, d'être indépendante financièrement. C'était une autre époque où le monde des hommes était bien distinct de celui des femmes. Au bordel, elles étaient de purs objets au service du bon plaisir des hommes pour lesquels elles se font poupée ou geisha, prennent des bains de champagne ou se font lacérer le visage.

Les Fleurs du mal

Les fantasmes des clients, du fétichiste au serial killer sont comme la loterie, imprévisibles. Alors il faut savoir pêcher le bon numéro. Mais elles sont fatiguées les filles, lasses, car elles doivent turbiner pour rembourser leur dette. La fameuse dette qui les cloue au pilori et les empêche de voir le jour. La partie de campagne organisée par Madame, lumineuse et poétique répond à L'Olympia ou La femme au perroquet qui parfument l'alcôve de la maison close. Le récit tout entier fonctionne en correspondance. Les scènes se répètent en cercles concentriques autour du rêve de la juive (et de toute les filles), de sortir un jour du bordel en se mariant avec son client fétiche. Mais la réalité ressemble plus a un cauchemar éveillé car la cruauté des clients est d'un naturel confondant quand ils leur font lire le traité d'anthropométrie, dans lequel les scientifiques tergiversent sur la petite taille du cerveau des prostitués. La femme, bête à plaisir des hommes.

Elles s'aiment et se protègent réciproquement, répètent leurs rituels quotidiens de la toilette et du corset et elles pleurent aussi, quand la maison va fermer. A l'issue de cette parenthèse toute de fantasmes satinés et d'amertume, la dernière séquence met en perspective la prostitution d'aujourd'hui et relance le fameux débat, lequel coïncide avec la multiplication des stades de football, c'est une autre époque.

L'Apollonide Trailer : http://www.youtube.com/watch?v=DC9gtQHZZnY

T ree of life article : http://barbara-alotto.suite101.fr/the-tree-of-life-a28459

La Piel que habito article : http://barbara-alotto.suite101.fr/la-piel-que-habito-a30849

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