Les mystères de Lisbonne

La chaîne Arte diffusera au printemps ce film de Raoul Ruiz, ce qui est déjà formidable, mais pour les passionnés mieux vaut les salles obscures

Avec ce film fleuve d'une durée modique de 4 heures 26 au cinéma, Raoul Ruiz et son regard d'enfant malicieux (du haut de ses 70 ans) revient en fanfare, avec une oeuvre que l'on attendait plus depuis sa Généalogie d'un crime. Il renoue avec la fresque historique et la littérature du 19e, inspirée des splendeurs et misères d'un certain Honoré de Balzac, ou plus précisément d'un classique de la littérature portugaise de Camilo Castelo Branco.

Sacré coup, de maître Ruiz : un récit clair et limpide, une trame narrative en tiroir, magistrale, sans lourdeur ni académisme au cérémonial corseté - qui est souvent l'apanage des reconstitutions historiques - s'étire donc, sur plus de quatre heures, mais loin de lasser, voire d'impatienter le public, laisse germer dans son esprit l'arborescence des autres histoires, qui pourraient aussi émerger de ce matériel foisonnant. Alors qu'on se réjouisse car la version TV se déclinera en six épisodes, dont un inédit.

Grandeur et décadence

Cette merveilleuse mise en abyme d'une tragédie qui se joue d'abord, sur la scène virtuelle d'un petit théâtre de chambre (le leitmotiv de cette vaste comédie humaine), que possède le jeune orphelin Pedro da Silva (qui en est la pierre angulaire), conduit ses protagonistes de Lisbonne à la Bastille, des salons du second Empire à Venise, de Caen au Brésil, pour enfin rejoindre Lisbonne où le goût de l'intrigue enracinée dans un fatalisme grégaire - comme un air de fado - est désenchanté par des secrets avoués au gré des rencontres et des enchevêtrements scénaristiques.

Mystères maintes fois révélés : variations sur les thème de la passion, de la perte de l'innocence, du déterminisme, des tragédies familiales, de l'honneur et du désaveu, inondent ce péplum du siècle des lumières. Les protagonistes tour à tour victimes, justiciers ou vengeresses font l'apprentissage du monde, aussi à leurs dépends : "Dans le coeur de la Comtesse de Santa Barbara, un reliquaire d'amour a cédé la place à une coupe pleine de fiel."

Mais il y a aussi Les âmes fortes, les forces de la nature qui sauront s'adapter et prospérer comme Alberto de Magalhaes , mieux connu sous le nom de Tobbias Navarro à Bruxelles ou de "mange couteau" jadis, car le jeu des identités multiples est la stratégie du fort, en ces temps de grands boulversements.

De l'usage du hors-champ

Richesse de la mise en scène, les symboles abondent. Raoul Ruiz déroule sa partition avec maestria : un long travelling latéral laisse ainsi apparaître l'espace en deux dimensions, comme à l'Opéra…le centre du monde. Et lorsqu'il jauge son sujet, c'est à la faveur d'un panoramique à 360 degrés, dont le mouvement ininterrompu traque les plus infimes soubresauts de l'âme et révèle les pensées derrière les visages. Ailleurs, le hors-champ rendu par le son du tambour rythmant la marche des sans-culotte abreuvés de sang, précède un incendie dévastateur, grandiose.

La facilité du conteur à peindre la grande histoire hors-champ, à travers des séquences dont la beauté des longues focales illuminent des tableaux, éclairant à leur tour magnifiquement la quête du souvenir chère à Ruiz, et cela sans emphase mais avec l'humour d'un viel homme amusé, laisse rêveur encore de longues heures après la séance. Alors si le coeur vous en dit, prévoir la journée.

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