L'étrange affaire Angélica

Présenté au dernier festival de Cannes, dans la section un certain regard, le dernier film de Manoel De Oliveira suscite un enthousiasme mystérieux
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Difficile d'avoir des réserves devant l'hystérie générale, que provoque la sortie du "dernier" Manoel De Oliveira. "L'étrange affaire Angelica" est celle d'un homme qui s'éprend passionnément de la jeune femme, qu'il est chargé de photographier afin d'immortaliser son beau visage alors qu'elle est allongée dans son linceul funèbre. Ce thème immense de l'amour par delà la mort, est le fruit d'un centenaire épanouie comme un vieux chêne. Et bien que la genèse s'enracine dans les années 50, la sortie actuelle vient symboliquement parachever l'oeuvre d'un homme prolixe, depuis les débuts du muet.

Le Livre des égarés

Connait-on moins iconoclaste que la tradition Portugaise ? Manoel De Oliveira n'en est pas moins le porte drapeau. Dans le film le photographe s'appelle Isaac, et bien que semblant vivre de nos jours (ce sont les véhicules qui nous l'indiquent), il ne s'intéresse qu'aux choses du passé et à " ceux qui travaillent à l'ancienne" . Il photographie des hommes qui travaillent la terre dans le respect d'un rituel mêlant chansons et chorégraphies, réglées avec la précision qu'un métronome. Il additionne les clichés avec son réflexe d'antan et aligne les tirages de gauche à droite : Des hommes à la bêche qui sous son regard, ont pris l'apparence de figures maléfiques et menaçantes.

Aussi Angelica (la défunte), alors qu'elle repose en paix, laisse échapper un sourire de béatitude, à la manière de Myriam , comme il est écrit dans le Talmud , lorsqu'elle mourut dans une ultime étreinte, " d'un baiser de la bouche de Dieu ". La nuit venue elle rejoint Isaac dans son sommeil et s'unit à lui dans une pareille étreinte.

Autour de ce couple éternel rôde la logeuse et les locataires d'une pension comme il en existait au 19ème. Le réalisateur film en plan fixe les longues conversations des convives qui spéculent sur la matière et l'anti-matière, comme autant de considérations métaphysiques un peu vaines. Ailleurs, un chat posé sur son séant remue la queue avec gourmandise, en convoitant un oiseau qui gazouille, plus haut dans sa cage. Hors-champs un chien aboie.

Les ailes du désir

Que la mort plane c'est peu dire, à ce point qu'elle contamine tout le dispositif de mise en scène et le découpage qui est également assez mortel. Mais le plus sidérant c'est qu'on a rarement vu un rendu aussi artificiel, avec des partis pris esthétiques aussi rudimentaires, surtout lorsque qu'apparait le personnage d'Isaac (Ricardo Trepa) et cette expression figée dans le regard. On a bien compris qu'il aimait le travail à l'ancienne, mais le découpage : Plan large d'une durée inouï, plan moyen avec raccord sur le mouvement, gros plan et son contre-champ, cela pendant une heure et demi qui semble s'écouler en cent ans, aura raison de nous. De plus le récit tourne en rond comme un disque rayé, non pas par quelques mystères liés au montage, mais par l'utilisation de redites, de motifs narratifs aussi insupportables que peut l'être une prise en otage absurde. Non, c'est étrange affaire… loin d'être un ravissement - malgré la composition des cadres : une image = un tableau - n'en est pas moins un objet singulier, mais ne possède - bien que sa forme reste ouverte au conflit des interprétations - la puissance d'évocation d' Apichatpong Weerasethakul et son oncle Boomee... du fait très certainement d'une conception du temps radicalement opposée. Ici la façon très appuyée, d'avancer à reculons vers une issue ténébreuse, est bien trop désagréable.

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