L'exercice de l'état

Pierre Schoeller s'intéresse en priorité aux actions quotidiennes du corps politique, spectaculaire.
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L'Exercice de l'état , voilà un film étonnant, assez éloigné des bouffonneries du récent La conquête du duo Rotman - Durringer. Nous suivons le ministre des transports (d'un gouvernement de coalition ?) : Ses déplacements, ses choix, ses doutes, ses symptômes. Co-produit par les frères Dardenne, nous retrouvons cette pâte réaliste et incarnée. Ce rôle physique, c'est Oliver Gourmet qui l'habite avec force, car il doit tenir debout et se débattre entre coups de pied et uppercuts sur le ring d'une possible " privatisation des gares ". Dans ce combat, l'adversaire imprévisible et fluctuant s'avère redoutable.

Eyes Wide Shut

Il est intéressant de noter que le récit commence par un cauchemar dans lequel bruissent la pulsion et le pouvoir. C'est le sommeil et la mise en scène de ses tourments, qui inaugure le récit comme un élément central et indispensable. Comme le dit le personnage interprété par Olivier Gourmet à son chauffeur : " Dormez peu mais dormez bien ! " On se doute que le temps est discontinu entre les jours et les nuits de ces hommes pressés, quand celles-ci ne sont pas d'ivresse - voir la séquence de beuverie dans les cabinets du ministère qui sera interrompue par une catastrophe routière. Monsieur le Ministre est alors réveillé, car il doit se rendre sur les lieux de l'accident, in extremis . La réactivité et le soucis de l'image sont des constantes tenues en haleine par la conseillère en communication, laquelle est littéralement accrochée au corps de son ministre prête à lui souffler chacune de ses formules à l'emporte-pièce.

Il est également intéressant d'entendre l'hommage à demi-mots qu'il rend à son chauffeur décédé, lors de ses funérailles : épique et chevaleresque, contrepied total de celui rédigé par sa fine équipe de communicants (la version officielle). Il a des convictions notre ministre mais peu de marge de manoeuvre face à la machine impitoyable de la matrice étatique : capricieuse, versatile, infidèle, violente et cruelle. Prête à phagocyter en moins de temps qu'il n'en faut l'homme rompu au valeurs fondamentales de l'action citoyenne. "L'état une vieille godasse qui prend l'eau ! " Voilà le discours que tient à son homologue (alors que celui-ci semble vivre avec le Général De Gaules et ses envolées lyriques), un directeur de cabinet sortant, aux prises avec des conflits d'intérêts.

The West Wing

Deux personnalités politiques ont été interrogé par des journalistes de Télérama : Michel Rocard, 1er ministre de François Mitterrand (1988), et notre ministre en exercice de l'écologie et des transports : Nathalie Kosciusko-Morizet, bien aimée et toujours intéressante dans ses positions.

A la question : "Quel est votre sentiment après avoir vu L'exercice de l'état ? " :

M.R : " C'est un beau et bon film. J'ai bien aimé. et vous ?"

N.K-M : "Je le trouve un petit peu désespérant…"

M.R : " Il en est ainsi du métier, non?"

N.K-M : "Je ne suis pas encore désespérée du métier."

M.R : " Veinarde ! "

Une scène assez désespérante en effet, lorsque Bertrand de St Jean (le ministre) s'invite un soir à diner dans la caravane de son chauffeur, après avoir fait ce constat (à peine cliché) : " 4000 contacts et pas un ami ! " La discussion bien entendu vire au pugilat. Le ministre saoul et cynique tente péniblement de jouer la victime d'une société qui ne croit plus à l'action politique, celle-là se résumant en une médiatique farce parodique. La copie plutôt que l'original, menant ainsi à la confusion des genres. La séquence est assez réussie, habile dans cet équilibre des forces entre les positions respectives d'un haut fonctionnaire (mais qui n'est pas issue du sérail) et une infirmière qui semble porter la culotte, depuis le licenciement longue durée de son mari.

Le dérapage du ministre, qui finit par lâcher prise complètement, n'est qu'un parmi d'autres - voir le climax époustouflant de l'autoroute, point d'orgue de la désespérance.

Ce mélange de cinéma d'action - une prouesse du cinéma français - empreint de réalisme, tendu comme un thriller grâce à la partition acousmatique de Philippe Schoeller - des percussions qui rappellent celles de Iannis Xenakis - insinue une dimension intuitive supplémentaire pour appréhender l'espace clôt du pouvoir, et confère au récit une puissance et une profondeur passionnantes. Les dialogues efficaces sont servis par des acteurs eux aussi formidables. En deux mots, un spectacle pertinent.

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