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BELYA DOGAN

Publié dans : 7ème art

The Lunch Box

Le cinéma indien ne se cantonne pas aux films bollywoodiens. Découvrez la modernité de ses jeunes cinéastes illustré par le dernier film de Ritesh Batra

On rencontre un film un peu comme on rencontre une personne. Prévue et organisée, la rencontre est souvent marquée par le poids des attentes que l'on tisse inconsciemment. Et le réel peine immanquablement à se hisser à la hauteur de l'imaginaire. Même quand elle est fortuite, la rencontre est conditionnée par tous les facteurs qui président à sa réalisation : le moment, le lieu, la saison, ce qui s'est passé juste avant, ce qui se passera juste après...


Pour la majorité des films cela a son importance. A l'exception des meilleurs. Ces derniers, quoi qu'il vous soit arrivé avant, qu'il fasse trop chaud dans la salle ou qu'un abruti vous assomme de ses commentaires, arrivent tout de même à faire leur chemin jusqu'à vous.





"The Lunch Box" de Ritesh Batra sous ses faux airs romantico-exotiques (ce n'est absolument pas une comédie romantique), cache un canevas bien plus dense. Le pitch ? Une jeune femme mariée et mère de famille tente de réveiller la flamme de son couple en cuisinant des petits plats pleins de saveurs et d'épices pour son mari. Aunty ("tante" marquant ici le respect du à une femme plus âgée), la voisine de la jeune épouse, conseille de sa voix gouailleuse et criarde en dispensant secrets de cuisine et astuces gastro-aphrodisiaque pour émoustiller le palais du mari. Un panier attaché à une corde transite ainsi jusqu'à la fenêtre d'Ila rempli par l'invisible voisine. 



Mais erreurs et mystères d'aiguillage dans la chaîne de livraison (les dabbawallahs pourtant réputés infaillibles) vont faire atterrir les délicieux plats cuisinés chaque matin entre les mains d'un comptable pointilleux à quelques jours de la retraite. L'erreur est trop délicieuse et le riz exhale son parfum à travers l'écran depuis le décor de cette cantine austère, dans cette entreprise austère, devant cet homme austère.  Ainsi, sur cette méprise va naître une relation épistolaire entre le veuf taciturne et la jeune mère. Tisser grâce aux missives glissées entre le riz et les naans (plus palpitant qu'un sexto sur un écran blafard), le dialogue va dévoiler petit à petit le quotidien de ces deux solitudes mais aussi leurs rêves.  


Entrecoupé par de nombreuses immersions au coeur d'un Bombay réaliste et industrieux, la caméra conventionnelle (mais toujours juste) du réalisateur va saisir une succession d'instantanés révélant un univers qui contraste utilement avec les échanges des deux protagonistes. Mais ici, pas de mièvreries ou de sentiments sirupeux au menu. Ila et Saajan, parlent de maladie (le voisin dans le coma), de mort (l'épouse de Saajan), de leurs rêves mais aussi de leur quotidien avec simplicité et sans masque. Pas besoin de mentir à quelqu'un qu'on ne connait pas et dont on n'attend rien.



Libéré du lien social, de la matérialité de l'autre, les enjeux de ce genre de rencontres ne sont plus tout à fait les mêmes que celle des rencontres classiques. Comment échapper aux fantasmes et que faire de la confrontation au réel ? Ces questions attendront le dernier tiers du film. Pour l'instant la froideur de Saajan, veuf plein de remords, va céder face au feu du piment. La curiosité va emporter Ila , l'épouse corvéable et soumise, solaire comme le curcuma. 



Cette rencontre aura aussi des effets collatéraux : Sahaik le nouvel employé (orphelin loquace et un brin mythomane) sensé prendre la relève de Saajan après son départ en retraite, va devenir l'alter égo de la voisine d'Ila. Les deux hommes offriront la démonstration qu'une rencontre dans "le réel" est parfois plus trompeuse que celles qui se font par mots interposés. Passant du désintérêt, à la méfiance puis par la colère, ils cesseront finalement de porter des masques afin qu'un vrai échange puisse débuter.



Est-ce que les bus poussifs, les trains bondés et la foule affairée d'une Inde bouillonnante à la société cloisonnée laissent-ils à l'individu un espace intime ? Ila et Saajan, que tout oppose, vont trouver grâce aux petites box de métal le renouveau du désir pour l'un, la force du départ pour l'autre. Que vont-ils faire de ce désir retrouvé et de cette force de départ ? Il faudra regarder le film pour connaître la réponse.


Pourquoi et comment tombe-t-on amoureux ? Toutes les variations de ce thème ont été décortiqué par le cinéma avec brio parfois, maladresse souvent et facilité le reste du temps. Comment s'aime-t-on quand tout est régenté par un réel arbitraire ? Un élément remarquable choisi dans la mise en scène de "The lunch box" est que Saajan et Ila ne partagent à l'écran aucune scène commune. Jamais ils ne se retrouvent à portée l'un de l'autre. Ce choix souligne à l'écran un cheminement qui démontre qu'avant d'aimer l'autre, chacun durant ce périple épistolaire, va apprendre à faire face à lui-même. 



Et à partir de là, Saajan, Ila et le spectateur peuvent commencer à échafauder des plans d'évasion vers un Bhoutan idéalisé où le PNB est remplacé par le BNB (Bonheur National Brut). Les plus beaux films ayant pour thème l'amour sont ceux qui n'utilisent pas l'amour comme fin en soi mais comme moteur. *"The lunch box"* est à sa façon un mauvais train (car ce n'est pas un film romantique) qui arrive à la bonne gare (celle des destinations ouvertes et sans poncifs réducteurs). Regarder ce film, vous donne envie d'être amoureux, oui, mais amoureux de la vie... ou presque ! 


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BELYA DOGAN

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