Entretien avec Joan-Lluis Lluis, génèse d'un livre

De ses engagements politiques, idéologiques et culturels, J-L Lluis livre plus que ses secrets d'écriture. Il parle sans tabou des crispations françaises..

BD : Dans le Jour de l’Ours, les hommes (Daniel, le père de Bernadette, les soldats, le maire, etc) semblent vecteur par qui le mal arrive, en opposition aux femmes (Bernadette, sa mère,..) semblent porter le rôle de victimes. Est-ce une répartition voulue des rôles?

Le père représente la soumission et la honte de son statut de « pauvre ». Il vit le fait de ne pouvoir accueillir un soldat français chez lui comme une humiliation. Le mère erre dans une révolte teinter de folie. Bernadette quant à elle, fait des allers retours entre révolte et envie de « normalité », seules attitudes face à la marginalisation dont elle est l’objet. Historiquement l’autorité et le pouvoir sont les attributs masculins, mais ces hommes qui cherchent la soumission comme métaphore du bonheur ne peuvent plus de fait être des « héros ». Il n’y a finalement ni bourreaux, ni victimes juste des êtres digérés. Des êtres qui renoncent à leur langue, donc à leur identité, ignorant qu’ainsi il s’éloigne non pas du concept flou du « bonheur » mais plus surement « d’eux-mêmes ».

BD : Procès, justice, maire, instituteur : votre roman semble dresser le tableau accablant des « dirigeants » qui incarnent « l’ordre établi ». Pourquoi ?

Parce que je suis accablé. Le personnage de l’instituteur, par exemple, était dans des villages l’idéologue qui portait le discours et les principes français. C’est lui qui foutait des baffes aux enfants qui parlaient catalan. C’est lui qui enseignait la meilleure manière de maîtriser la langue de Molière à coup de règle sur les doigts. Cette attitude de l’état français est un crime. Les linguistes affirment que deux langues meurent tous les mois à travers le monde, par manque de locuteurs ou par hégémonie de langues économiquement dominantes. La France dans ce choix encore récent a refusé le pluri-linguisme naturelle qui compose la diversité de son territoire. A l’inverse on peut voir qu’en Suisse, l’exemple réussi d’un pluri-linguisme laissant autant de place au français, à l’allemand, l’italien et le romanche. L’ordre établi et ses représentants soumis incarnent tout ce qui a fait de moi, aujourd’hui, un fervent militant de la liberté linguiste.

BD : Que faudrait-il d’après vous pour une meilleur prise en compte des libertés linguistes en

France ?

Il faudrait tout d’abord que les régions soient autonomes pour un pouvoir exécutif et politique plus proches des citoyens. La centralisation française est le principal écueil aux libertés régionales. Il faudrait que chacun puisse parler la langue qu’il souhaite et la transmettre librement à ses enfants, que les écoles enseignent le catalan de manière obligatoire et non optionnelle. Ce n’est malheureusement pas le cas en Catalogne du Nord où cette transmission s’est pratiquement interrompue depuis trois siècles sous le giron de la France. Les seules régions françaises ayant obtenue une reconnaissance (même minime) de leurs libertés linguistiques, sont celles qui ont exprimé leur opposition par la violence et les bombes, comme la Bretagne, le pays Basque ou la Corse… Cela donne malheureusement l’impression, vu d’ici, d’une forme de « prime à la bombe » déplorable !

BD : Est-ce que le Jour de l’Ours porte en elle des particularités catalane ou aurait elle pu s’inscrire dans un autre cadre ?

Bien sur… Mon premier roman se passait en Algérie. Cette histoire est avant tout une métaphore de la soumission. Elle aurait pu prendre place partout dans le monde ou des peuples sont soumis. Mais c’est un sujet qui me tenait à cœur et que je repoussais depuis plusieurs années quand je me suis mis à son écriture et il m’a semblé que le temps était enfin venu, après 5 autres livres, de m’autoriser à traiter ce thème… question de maturation sans doute.

BD : Le jour de l’Ours est un livre dominé par les images, l’action et une vision très sensorielle des décors et des êtres. Etait ce voulu ? Pensiez-vous en termes de cinéma lors de votre travail d’écriture ?

Non je ne pensais pas au cinéma, mais des scènes entières m’arrivait comme par le prisme d’une caméra. Une société de production barcelonaise s’est d’ailleurs intéressée un temps à adapter le livre pour la télévision, mais le projet n’a pas aboutit. Pour ce qui est du côté sensoriel des descriptions j’avoue que ce n’était ni voulu ni recherché sur l’instant. Il me semble aujourd’hui que cela vient du fait que j’avais à cœur de donner une atmosphère plus intime du monde immédiat qui entourait les personnages…

BD : L’ours est ici symbole de peur mais aussi de force... Certainement la bête craintive et féroce qui sommeil en chacun des personnages qui se débattent dans ce jour qui n’en finit pas d’arriver ?

L’ours n’a pas été choisi par hasard. La « fête de l’Ours » est une fête populaire catalane authentique. C’est une fête sauvage et très parlante. Je m’en suis servi comme point cathartique de mon action. L’ours c’est la résurgence des pulsions primitives, le printemps, le retour de la vie, mais aussi la transgression et la peur. Chaque année, à la meme date, il faut tuer l’ours pour que vienne le printemps. Il est rasé pour symboliser la castration du mal et du froid hivernal. Cette fête de la sauvagerie incarne l’identité catalane qui fut, elle aussi, rasé symboliquement parce qu’elle faisait peur à l’ordre établi. Tuer l’ours pour mes personnages dans ce récit, revient à se tuer eux-mêmes culturellement…

BD : La fin de votre livre est fascinante et étrange, pourquoi une fin si énigmatique ?

Après avoir tenu le fil tendu tout au long des pages, j’ai voulu une fin ouverte. Je ne sais pas moi-même ce qui va se passer la seconde d’après. J’ai voulu montrer une tranche de vraisemblance. Le lecteur trouvera en lui matière à cristalliser sur ce qui fait écho à son propre ressenti. La seule chose dont j’ai été sûr en finissant l’écriture de ce roman, c’est que quand on à peur de soi, on ne peut se cacher nulle part !

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