Le dernier des Mohicans, la BD de Cromwell sublime l'original

Vous n'aimez pas les romans adaptés au format BD ? Mais "le Dernier des Mohicans" de J.F. Cooper repris par Cromwell pourrait bien vous faire changer d'avis
11

Vous n'aimez pas les adaptations BD d'après les classiques de la littérature ? Et vous avez en partie raison ! Pourquoi relire en format BD ou revoir au cinéma, un morceau de bravoure littéraire au risque de voir polluer le lien singulier qui vous unit à l’œuvre originale ?

L'adaptation, une valeur de repli éditorial ?

Les éditeurs sont parfois responsables du désamour des lecteurs pour les adaptations. Valeur de repli par temps de « vaches maigres », surproduction du genre, manque de créativité, cahier des charges on ne peut plus scolaire imposé à l’auteur, les éditeurs maltraiteraient-ils le genre au risque de perdre leur lectorat ? S’appuyant sur le prestige et la popularité d’un auteur classique, beaucoup de ces reprises finissent par n’être que la froide adaptation d’une trame narrative comprimée à l’excès, donc désincarnée.

Des copies, parfois, subliment l'original...

Voilà une bande dessinée qui devrait vous réconcilier avec ce genre, de plus en plus en vogue dans le 9è art : Le dernier des Mohicans de Cromwell et Catmalou, paru en avril 2010 dans l'intéressante collection Noctambule aux Editions Soleil. Une énième relecture du célèbre roman (1826) de James Fenimore Cooper, adapté avec plus ou moins de bonheur par le 7è et le 9è art, à de multiples reprises, était en soi déjà un pari hautement risqué. Que rajouter à l'honorable version cinématographique de Michael Mann ? Que faire de plus exhaustif que les six volumes du cycle BD « Bas de Cuir » de George Ramaoïli paru en 1997, reprenant avec minutie l’ensemble des œuvres originelles de l’auteur américain ?

Le style Cromwell : de matière et de lumière

La réponse est sans appel dès la couverture de ce bel objet. Ni tout à fait bande dessinée, plus roman du tout, cette libre adaptation menée d'une main de maître par Didier Cromwell et secondé avec intelligence par la scénariste Catmalou, est un roman graphique flirtant avec les limites du genre. Parfois contesté comme ne répondant plus tout à fait aux spécificités du 9e art, certains critiques ne voient dans cet ouvrage qu'un beau livre réunissant des illustrations puissantes. Mais l'on-t-ils lu ?

De la force des peintures de Didier Cromwell, tout à été dit ou presque. Primaires, énergiques, chaudes et contrastées, les illustrations de l'auteur du Bal de la Sueur , s'imposent comme l’architecture fondatrice de la narration. Structurant le récit, l’illustration ici fait plus que son œuvre : elle ne « décore » pas les mots, elle les englouti, les digère pour les restituer dans leur crudité, abolissant la mièvrerie qui pouvait alourdir le style de J.F. Cooper.

L'aube se leva mais non le jour (J.Steinbeck )

Tout en menant son récit sans fioritures ou effets de styles gratuits, le pinceau de l’illustrateur donne vie à la violence des ténèbres, mais aussi à la morsure des lumières distillées comme un venin qu’on espère sans cesse et qu’on regrette dès qu’il paraît. L’épaisseur texturée des peintures figure les profondeurs, les reliefs, les accidents et les zones d’ombres d’une nature qui participe muette au piège tendu aux hommes, aux bêtes et aux lecteurs.

Le cuir des bottes et des peaux tannées, la glaise marécageuse couvrent les hommes comme les décors, s’étalent dans des pleines ou doubles pages magistralement cadrées, dépouillées des classiques gouttières blanches. Les couleurs puisées directement à la terre se font sensorielles et n’hésitent pas à faire plier le sujet. Les personnages et les paysages plus figurés que représentés, entretenant volontairement le flou des contours, laissent au lecteur la latitude nécessaire pour se projeter pleinement dans ce nouveau monde qui baigne dans une aube crépusculaire.

Quelque chose était là, à l'affut. Et la proie c'était moi. (D. Kennedy)

Le récit, totalement revisité (personnages inventés, pans entiers du livre d’origine écartés, amorce du récit par une scène qui se trouve en plein milieu du récit original de J.F. Cooper) , tient en trois actes denses pour se clore sur un épilogue venimeux. Prêts à vous pister sans fin, les personnages donnent leurs noms à chacun des quatorze chapitres et forment une troupe de chair mais surtout de sang.

De la bataille de Fort William Henry, qui se dresse sur les terres canadiennes de l’Amérique du nord, opposant le général français Montcalm au Colonel anglais Munro durant l’été 1757, vous n’apprendrez ici que le strict nécessaire. Accélérant le rythme par des découpages agressifs, alternant sans ménagement lenteurs romancées, documents historico-fictifs et format BD brillamment distillé réduit à son utilité première, ce livre oblige son lecteur à rester constamment en alerte. L’œil une fois habitué à l’omniprésence de l’image et à la typographie asymétrique, l’esprit peut se concentrer sur le récit.

Ils te tiennent par où tu sais... (E. Abbey)

Plus romanesque que le roman par l’efficacité de sa narration séquentielle dépouillée de ses longueurs, plus cinématographique que certaines versions du 7è art par l’homogénéité de son atmosphère visuelle, cette libre adaptation du Dernier des Mohicans , est tout simplement l’une des plus belles adaptations d’un roman classique au format BD. L’auteur s’empare de son sujet à bras le corps, pour le restituer complètement sublimée. Didier Cromwell qui compte déjà une bibliographie intéressante derrière lui, signe là certainement son livre le plus aboutit et pousse encore d’un cran les codes du genre le plus intéressant du 9è art : le roman graphique. N’en déplaise aux puristes, ce livre là est meilleur que le roman dont il s’inspire. A lire, relire, posséder, à moins qu’il ne vous possède.

Le dernier des Mohicans - Didier Cromwell et Catmalou - Paru en Avril 2010 aux Editions Soleil (Collection Noctambule) 120 pages - Avril 2010 - Prix : 17,95 Euros

Le dernier des Mohicans - Edition De Luxe - Paru en décembre 2010 aux Editions Soleil (Collection Noctambule) - 140 Pages - Prix 49 Euros

En savoir plus sur Didier Cromwell, son interview en ligne ici

Sur le même sujet