Paradigme Cromwell : la quantité de matière du rêve à la réalité

Didier Cromwell se livre sur ses techniques graphiques et sa collaboration avec son co-auteur, Catmalou. Ou comment est née la BD "Le dernier des Mohicans".
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Alors qu'il répond à l'appel de Clothilde Vu (directrice de la collection Noctambule chez Soleil) fin 2006, Didier Cromwell saisi instinctivement l'opportunité de donner vie aux héros de James F. Cooper. En revanche, la réalisation de son "Dernier des Mohicans", qui verra le jour trois ans plus, en plus d'être un défi historique, littéraire et graphique, va aussi s'avérer être un défi humain.

Mais une alliée d'importance allait l'aider dans l'ombre : Catmalou. La jeune auteur, qui signe là son premier scénario de bande dessinée, va apporter son arbitrage scénaristique au livre que Didier Cromwell voulu dès le départ comme une course haletante, dont le lyrisme serait proprement portée par l'image...

La juste quantité de matière : l'enjeu graphique

« Je voulais de la matière, mais je ne voulais pas travailler au couteau » dit-il en parlant de sa recherche graphique. Il va passer de longues heures à traquer la technique qui saura rendre la force des images de lecture qui le hantent. Après quelques esquisses aux crayons, il décide rapidement d'abandonner l'idée d'un graphisme BD conventionnel pour s'orienter vers la peinture. Plus dense, plus riche, la peinture acrylique devient la matière qui va donner vie à ses réminiscences.

Son premier souci est de trouver le support pour de telles illustrations. Il a besoin d’un papier épais capable de supporter la densité des matières. Son choix va s’arrêter sur le papier aquarelle de 300 gr. Non pas pour sa capacité à s’imbiber des couleurs liquides sans se déformer, mais simplement pour sa tenue et sa porosité parfaite pour recevoir des apprêts sans se déformer sous l’humidité des matières.

C’est donc grâce à des enduits, posés au pinceau sec, qu’il compose des fonds texturés qu’il exploitera dans une seconde phase de création pour faire émerger le dessin lui-même. Ce long travail de recherche, il l’effectue dans une vraie effervescence artistique. " Je me battais contre la matière, mais aussi contre moi-même ". Effectivement, chaque réalisation accomplie, lui en inspire une autre. "Et chaque matin après la 100è plaque d’apprêt posé, c’est une 101è qui vient balayer la précédente ."

La juste quantité d'inspiration : adapter, n’est pas copier.

Dans ce magma créatif, l’illustrateur qui voulut d’entrée se concentrer sur ses impressions premières décide de se faire épauler par un scénariste pour " endiguer " et " structurer " le découpage de son récit. Son choix se porta naturellement sur Catmalou, dont il aime « la plume et la qualité d’écriture puissante et intimiste à la fois ». Le fait que cette dernière soit sa compagne ne rendit pas la démarche plus aisée.

Alors que la scénariste ayant pour sa part relu l’intégralité des aventures de Bas de cuir (le cycle romanesque en 6 volumes de James Cooper Fenimore dont est issu "Le dernier des Mohicans") lui proposa un premier séquencier, l’illustrateur le refusa tout net. « Ce premier jet était trop inspiré du découpage narratif de l’œuvre original ». Didier Cromwell demande à Catmalou de lui proposer une réinterprétation plus personnelle " Je veux "ton" dernier des Mohicans " .

La juste quantité de mots : Magma créatif concertée

Didier Cromwell, même s’il ne signe ici que les illustrations et la mise en page, sait aussi ce qu’il veut en termes de narration. Comme dans ses précédentes collaborations, il ne ménage pas son co-auteur. Il a l’idée d’enlever le personnage du Maître de chant qu’il trouve « inutile ». Il crée le personnage de John Greenwood (le nom lui est inspiré par celui de l’un de des ex « beau-frère » anglais !) dont le cadavre flottant, dès le premier chapitre, le long de l’Hudson River, sera le trait d’union reliant toutes les scènes entre elles.

En plus de donner un véritable rôle au fleuve, il crée un animal énigmatique qui se présente comme le prolongement allégorique d'une nature sauvage et omnipotente : la Pelade. De son enfance d’instrumentiste il composera la scène 9 de l’acte 2 ou deux jeunes frères font vibrer l’archer. Il donne sa part au personnage historico-réel de Langlade ("oublié" par Cooper)….

La jeune auteure du se rendre à l’évidence : la route allait être longue et travailler avec Cromwell ne serait pas de tout repos. Alors pendant que Didier produit ses illustrations (près de 200 peintures en 2 ans), qu'il travaille ses cadrages et commence les prémisses de la maquette qu’il finalisera plus tard lui-même, Catmalou s’isole, s’immerge à la fois dans le texte, mais aussi dans les premières illustrations réalisées par Didier. Elle retravaille son découpage autour d’un univers plus intimiste et plus dépouillé.

"Le paradigme Cromwell", lire le dossier complet :

1er partie : La longueur égale à la distance parcourue

2eme partie : La masse de l'expérience

3eme partie : Le temps une constante variable

4eme partie : Le courant électrique, rien de l'arrêtera

5eme partie : La température égale au tempérament

6eme partie : La quantité de matière du rêve à la réalité

7eme partie : L'intensité lumineuse de l'ombre

Lire la Chronique : "Le dernier des Mohicans" de Cromwell et Catmalou (Soleil Productions - 2010)

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