Haruki Murakami : Le passage de la nuit

Le passage de la nuit de Murakami : quelques clefs pour entrer dans le monde envoûtant du romancier japonais...
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Haruki Murakami, né à Kyoto en 1949, est un romancier contemporain très prolifique qui s’inscrit dans la mouvance postmoderne. Son œuvre, fortement marquée par la mondialisation, est traduite dans un nombre croissant de pays. L’écrivain japonais cultive à la fois un style éthéré et exigeant, se rapprochant davantage de la culture occidentale que de la tradition nippone. Habitué des romans-fleuves ( Chroniques de l’oiseau à ressort , Kafka sur le rivage , 1Q84 …) il peut aussi nous livrer des œuvres moins denses mais tout aussi percutantes : La course au mouton sauvage , Les amants du spoutnik, ou encore Le passage de la nuit, une oeuvre brève sortie en France en 2004, qui constitue une excellente entrée en matière pour se familiariser avec l'univers de cet écrivain atypique.

Résumé de l'oeuvre

Faisant suite à l’imposant pavé Kafka sur le rivage paru deux ans plus tôt, et considéré comme l’une des œuvres majeures de son auteur, Le passage de la nuit fait office de respiration. L’histoire se déroule dans le Tokyo nocturne. Mari, une fille de dix-neuf ans, fume cigarette sur cigarette dans un Denny’s, tout en se plongeant dans la lecture d’un gros livre. Il est presque minuit. Au même moment, dans une chambre, Eri, la sœur de Mari dort à poings fermés telle la Belle au Bois Dormant, depuis deux mois. Mais un individu l’observe via l’écran de sa télévision.

Autour des deux sœurs, vont graviter des personnages hauts en couleurs, des oiseaux de nuit emprunts de mystère : Takahashi le musicien de jazz qui a décidé d’arrêter, une jeune prostituée chinoise violentée, une gérante d’hôtel ex catcheuse au passé sulfureux, un informaticien bipolaire… Les pérégrinations de bars en cafés se succéderont, en passant par le square rempli de chats et le mystérieux love hotel.

Le temps réel : effet 24h Chrono

Le premier élément frappant dans le récit de Murakami, c’est qu’il se déroule en temps réel, au présent, un peu comme si nous regardions un événement en direct à la télévision. Au début de chaque chapitre, le dessin d’une pendule nous indique l’heure. Tout commence un peu avant minuit et se termine un peu avant sept heures du matin.

Avec cet ancrage dans le temps réel, il s’agit de donner des repères formels auxquels le lecteur croit pouvoir s’attacher, pour ensuite basculer de façon très subtile à la frontière du fantastique. En outre, et c’est la dimension orientale du roman, c’est aussi un hymne à la fulgurance, à la beauté éphémère d’une seule nuit… En tout cas, il est probable que la temporalité du roman soit inspirée, consciemment ou inconsciemment de la série américaine 24h Chrono. Au milieu des années 2000, la série est à son apogée et l’écrivain, grand consommateur de pop culture en a probablement eu vent.

Silence ! Moteur ! On écrit...

Le cinéma est omniprésent dans le récit. D’abord, au sein même des procédés d’écriture. Si le narrateur emprunte premièrement « les yeux d’un oiseau de nuit qui volerait très haut dans le ciel » (p.7) [1] pour embrasser la ville dans son ensemble, en panoramique, il est par la suite clairement assimilé à une caméra : notre œil est « devenu caméra suspendue en l’air » (p.29). En outre, l’écriture très éthérée (jusqu’au style parfois télégraphique) se débarrasse du superflu pour planter certains décors, à la manière d’une pièce de théâtre, ou mieux, d’un script : « Nous sommes dans un restaurant Denny’s. Eclairage banal, efficace néanmoins ; décoration inexpressive et vaisselle neutre ; plan des sols calculé méticuleusement, jusque dans les moindres détails, par des pros en techniques organisationnelles ; musique d’ambiance inoffensive ; employés formés à appliquer fidèlement les procédures décrites dans le manuel. » (p.8-9). C’est une prose assez sèche, caractérisée par l’asyndète (absence de liens logiques dans la phrase) qui permet de lui donner un certain rythme ainsi qu’une sensation d’instantanéité, une accumulation rapide qui servirait à mimer le regard furtif du narrateur-caméra.

Le cinéma est aussi présent à titre de référence : l’hôtel Alphaville, le lieu qui se trouve au cœur du récit, emprunte son nom au film éponyme de Jean-Luc Godard, qui peut entretenir une relation avec l’œuvre de Murakami, puisque le long-métrage, très énigmatique, mélange de film noir et de science-fiction, repose sur un léger détournement du quotidien pour imaginer une société futuriste, à la fois proche et très éloignée de la notre. D’ailleurs, même les personnages du récit s’interrogent sur le fait de donner un nom pareil à un love hotel , ils finissent par se mettre d’accord sur le côté déshumanisé, le sexe sans sentiment qui a lieu dans le film comme la plupart du temps dans ces hôtels…

D’autres films apparaissent comme Blade Runner , chef-d’œuvre de la mouvance cyber-punk, toujours pour qualifier la froideur et l’aspect ultra sophistiqué des love hotels , avec leur système de surveillance ; on trouve encore Love Story , l’archétype du film sentimental qui arrache des larmes à la ménagère de moins de cinquante ans, qui vient faire écho à la possibilité d’une histoire d’amour entre Mari et Takahashi, même si la véritable histoire d’amour, c’est peut-être celle entre les deux sœurs que tout oppose, Eri et Mari...

A l'orée du fantastique

Au plus profond de la nuit, naît le mystère, « l’inquiétante étrangeté » qui survient dans le quotidien le plus banal : une télévision angoissante qui s’allume toute seule et semble épier, à la manière d’un voyeur, Eri la belle endormie ; ou bien un miroir qui capture les reflets. A mesure que les heures s’égrainent, et que l’opacité de la nuit se dissipe, le mystère se sera épaissi, et nous laisserons les personnages s’en aller, et les différentes intrigues, irrésolues, s’évaporer aux premières lueurs de l’aube…

Difficile de définir Le passage de la nuit , qui se situe toujours dans l'entre-deux. Promesse, pressentiment d’une bluette entre deux personnages ? Futilités quotidiennes ? Rêve éveillé ? Prémisses d’un drame, avec cette histoire de prostituée violentée, à la frontière du policier ? Une histoire de vengeance avec des gangsters ? Un conte de fée moderne ? Murakami abolit discrètement les frontières entre rêve et réalité, vérité et mensonge. La nuit métamorphose le monde en lui conférant une atmosphère fantastique où tout est possible. Et la lourde présence qui plane constamment au dessus des personnages, ne serait-ce pas nous, lecteurs ?

Respiration nécessaire entre deux œuvres majeures ( Kafka sur le rivage et 1Q84 ), Le passage de la nuit se lit d’une traite, ou plutôt, se regarde à la manière d’un bon film de David Lynch. Extrêmement rafraichissant, écrit en « temps réel », jouant toujours sur les frontières, Murakami nous livre un récit hypnotique qui parvient à retranscrire avec simplicité et limpidité une atmosphère particulière et des intrigues qui s’entrecroisent dans le Tokyo nocturne, à la poursuite d’une vérité insaisissable.

[1] Les pages indiquées sont celles de l’édition 10/18, « domaine étranger », 2008.

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