Quand les jeux vidéo font leur cinéma (ou l'inverse)

Le cinéma influence les jeux vidéo, les jeux vidéo influencent le cinéma. Décryptage des liens complexes qui unissent ces deux industries parallèles.

Rappelons que le jeu vidéo, à l'expérimentation depuis le début des années 50, ne prend véritablement son essor que dans les Seventies , popularisé par le fameux Pong (1972). A cette époque, les majors hollywoodiennes sont rachetées par de très grands conglomérats industriels qui vont regrouper un maximum de médias sous une même filiale : radio, télévision, cinéma, presse... Conscients de leur fort potentiel commercial, ils investissent massivement dans les technologies émergentes : câble, cassettes vidéos, et jeux vidéo : c'est la première rencontre entre les deux industries qui vont s'influencer mutuellement.

Quand les jeux vidéo adaptent le cinéma

Face à cette manne financière naissante, les premières adaptations de films en jeux vidéo paraissent au début des années 80. Ainsi, le premier jeu vidéo à avoir été tiré d'un film est Raiders of the Lost Ark (Atari 2600, 1982). Suivront les adaptations de grands succès comme Star Wars , Tron ou encore E.T. L'extra-terrestre . Mais ce dernier, développé dans la précipitation, subira un important échec critique et commercial, qui précipitera la faillite de la société Atari Inc. (elle sera revendue et scindée en deux).

Dès 1983, cette industrie que l'on croyait florissante subit un krach : pas assez novatrice, particuliers et professionnels s'en désintéressent. Elle ne sera réhabilitée que quelques années plus tard avec l'avènement de Nintendo et de son plombier moustachu...

Une abondance pas toujours qualitative...

Fin 80, début 90 : l'industrie du jeu vidéo est maintenant sérieusement implantée avec les deux grands rivaux qui se partagent le marché : Nintendo et Sega. Nombre de franchises à succès sont adaptées : Disney en tête, mais aussi Star Wars , Retour vers le Futur, Batman, Terminator, Robocop ...etc. Aujourd'hui, on ne peut imaginer un blockbuster sans son jeu vidéo attitré : Harry Potter, James Bond, Le Seigneur des Anneaux , les Pixar ...

Toutefois, on considère souvent ces adaptations comme moyennes ou médiocres (à part quelques rares exceptions : Goldeneye sur N64, certains Star Wars. ..), cherchant juste à se faire de l'argent sur une licence à succès, peu importe la qualité. En France, on trouve hélas des adaptations pitoyables de ce genre : Taxi ou dernièrement Bienvenue chez les Ch'tis ...

Quand le cinéma adapte les jeux vidéo

Si les jeux vidéo adaptent poussivement les films, l'inverse est également vrai : Super Mario Bros. (Rocky Morton, 1993) ouvre la voie à une première vague d'adaptations "nanardesques" dans les années 90 : Street Fighter (Steven E. de Souza, 1994), Double Dragon (James Yukich, 1994) Mortal Kombat (P. W. Anderson, 1995). Des oeuvres qui la plupart du temps sont peu respectueuses du matériau original, et réalisées par des équipes de seconde zone totalement ignorantes, voire méprisantes à l'égard du sujet...

Toujours des séries B ?

Trop calibrés pour le grand public, bêtes, maladroits, incohérents... , si le coeur de cible (les ados) est bien touché, les films peinent à convaincre le reste du public, sans compter une critique toujours assassine. Aujourd'hui, si le niveau est légèrement plus haut que ces premiers essais, force est de constater que les adaptations de jeux vidéo ne s'élèvent guère au dessus de la série B basique. Sans être véritablement mauvaises, on considérera les versions cinématographiques de Tomb Raider, Max Payne, Resident Evil, Hitman , comme moyennes.

On pourra néanmoins noter l'exception Silent Hill (Christophe Gans, 2006) qui surnage au dessus du lot en proposant une histoire et une esthétique très proche du jeu. Le film ne fonctionne pas totalement (trop de longueurs, pas assez angoissant, absence de réelle tête d'affiche) mais au moins, il ne trahit pas son modèle original, ce qui est encore trop rare.

Une possible hybridation : quand le cinéma reprend des éléments vidéoludiques

Comme on l'a vu, nombreux sont les échecs en matière d'adaptations jeux - films ou films - jeux. C'est une tâche quasiment impossible quand il s'agit de retranscrire tout un univers en passant d'un média à l'autre. Toutefois, on peut aboutir à des objets hybrides très intéressants quand on combine astucieusement des éléments de l'un dans le deuxième. En matière filmique, le visionnaire Tron (Steven Lisberger, 1982) voit son scénario entier basé sur le monde des jeux vidéo : un programmeur s'introduit au coeur d'un ordinateur en se dématérialisant. En outre, ce film est le premier à se dérouler dans un univers entièrement virtuel. D'autres exploreront avec intelligence cette voie comme eXistenZ (David Cronenberg, 1999) ou Avalon (Mamoru Oshii, 2001).

Mais le mètre-étalon en ce domaine est la trilogie Matrix (Andy et Larry Wachowski, 1999 - 2003), récit d'une lutte entre hommes et machines au sein d'un univers virtuel, la "matrice", qui peut être vue comme un programme informatique gigantesque, dont on peut exploiter les bugs pour réaliser des actions spectaculaires. D'un point de vue technique, Matrix doit beaucoup aux jeux vidéo avec ses séquences d'action complètement débridées et irréalistes, reposant énormément sur les effets spéciaux numériques.

Autre hybridation : le film dans le jeu

Au fur et à mesure de la montée en puissance des PC et consoles de jeux, l'écart technique se réduit entre cinéma et jeux vidéo. Si à l'origine, on distinguait clairement les séquences cinématiques destinées à introduire ou à développer l'histoire des jeux, des phases de jeu en lui-même, la frontière graphique est désormais des plus ténues entre les deux. Pendant ce temps, certains jeux vont reprendre le concept un peu délaissé du film interactif, c'est le cas d' Heavy Rain (PS3, 2010). A la frontière des genres, cet ovni rapproche les deux médias comme jamais : le joueur n'intervient pas assez pour qu'il soit considéré comme un jeu vidéo à part entière, mais il n'est pas non plus passif comme s'il regardait un film...

A l'avenir, vers une confusion totale des deux industries ?

Il est amusant de constater que le cinéma singe de plus en plus les jeux vidéo, dans ses principes et son esthétique ( Avatar , James Cameron, 2009 ; Sucker Punch , Zack Snyder, 2011), tandis que les jeux vidéo singent de plus en plus le cinéma ( Heavy Rain , prochainement L.A. Noire ...). Cette compétition entre les deux médias se déroule également sur un plan technique : le cinéma remet la 3D au goût du jour, Nintendo lance peu après la 3DS , première console portable à pouvoir retranscrire des images en relief, la Playstation 3 s'adapte elle aussi en proposant quelques jeux en 3D sur les écrans compatibles...

Jusqu'où ira ce "je t'aime moi non plus" entre ces deux industries parallèles ? Si la fusion totale des deux genres semble absurde, on peut espérer une émulation positive et une complémentarité accrue pour deux industries qui seront bientôt sur un pied d'égalité : le jeu poursuivant le film et le film poursuivant le jeu...

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